15/09/2005

Le bar m'aide

 
 
Accoudé au bar, prostré, le nez dans les vapeurs de mon verre, qu'importe le contenu, je cherchais Dieu. Je ne l'avais pas rencontré dans mon coeur ou mon ame, pas plus que je n'avais réussi a le bousculer dans la rue, entre les rayonnages blafards d'un supermarché, dans le métro, bondé, au bureau, vissé au téléphone. J'étais en manque de lui coincé dans les embouteillages, les oreilles saturées de pub radio, je le recherchais en vain dans le creux du corps des femmes, au plus saint de ce faux secret... Meme dans l'intimité profonde de mon lit, mes prieres restaient sans écho. Vide de Dieu, ma vie s'écoulait sans le moindre sens, elle débordait juste hors de moi, comme un sablier dément se vidrait désordonné, par la base, en saccades.
 
Alors j'ai décidé de l'attendre au bar. Au moins ca occupe. Au bar, il y a toujours une conversation qui traine, qui ne demande rien d'autre qu'a se laisser accrocher pour mieux m'entrainer vers une autre. Pour me tomber dessus, Dieu n'aurait pas pu choisir un meilleur endroit qu'un bon bar, avec des pompes a bieres toute prêtes, dans leur humble posture, à apaiser les soifs de toutes les peines alentours, avec toutes ces bouteilles alignées commes des putes sous des néons colorés, capiteuses, tentatrices, une serveuse officiant avec la discrétion d'un prélat, receuillant les confessions d'un bout a l'autre du zinc, et cette odeur de fin du monde, graillon sur le pouce, cendriers pleins, verres suintants, rires gras, haleines fétides...
 
J'attendais Dieu au milieu d'une cour des miracles comme il en existe des millers, à chaque coin de rue. J'attendais Dieu comme on attend la délivrance du verre mythique qui provoque l'oubli, un bourbon-graal pour se pardonner soi meme... J'attendais Dieu au sein des ames en peine, des cocus, des largués, des fugueurs, des oubliés, des imbibés. J'attendais Dieu entre une liqueur forte et une blague salasse.
 
Je l'imaginais rentrer, traverser la foule, non, la fendre, évidemment, se diriger vers moi avec toute l'aisance d'un père, me saisir l'épaule et me dire : "Finis ton verre, on y va". Je n'attendais que ca pour que ma vie commence en fin, pour que le purgatoire trouve sa raison d'être. Je l'imaginais m'expliquer enfin ce que je foutais là, a angoisser immobile comme un lapin affolé dans les phares d'une berline, me dire qu'il me réservait une existance fantastique, avec du technicolor, une foule d'effets spéciaux, des seconds roles féminins bombesques et des fans dans toutes les rues. Ca oui, putain, j'y croyais dur comme fer, au plus profond de cette différence qui a toujours pulsé en moi, comme une balise, ce sentiment d'unicité parfaite... Les bras sur le zinc, la bouche prete a aspirer, j'ai attendu.
 
J'en ai éclusé des verres, j'en ai tapé des cloppes, j'en ai dit des conneries a mes voisins de tabourets, j'en ai maté des culs et même taté quelques uns, pour passer le temps, pour tromper l'ennui, j'en ai payé des ardoises, a en couvir quelques clochers. J'attendais Dieu avec des centilitres en guise de compte a rebours.
 
Ca a duré longtemps
 
Puis j'ai senti une main. Sur mon épaule. Je me suis retourné. Elle avait des yeux bleus, un regard bleu grand ouvert sur une ame encore plus bleue. J'ai su que c'était elle. J'ai su que l'attente venait de prendre fin. Elle m'a absorbé en quelques mots, en un seul geste. Elle m'a dit "Tu sais qui je suis" et m'a pris la main. Je n'ai rien ajouté. J'étais léger comme un enfant. Nous sommes sortis du bar. Derrierre mes levres closes bouillaient mon bonnheur et mille questions.
 
Pour toute réponse elle m'a plaqué contre le mur d'une ruelle sale et obscure. J'étais fiévreux. Elle a approché son visage, le reste de l'univers à disparu brutalement. Il n'y avait plus qu'elle et un tout petit peu de moi. Ses levres ont touché les miennes, exquise fraicheur. Sa bouche a ouvert ma bouche, nos langues se sont rencontrées, aimées et lorsque j'ai senti toutes mes forces me quitter, lorsque l'apaisant abandon m'a envahi, j'ai compris que ce n'était pas Dieu qui avait répondu a mon appel, mais la Mort en personne.
 
On a retrouvé mon corps dans la ruelle. On en a pas fait grand cas. Mes copains de bar ont bu un verre à ma santé defunte, à ma mémoire de rien, avec quelques mots gentils, avec des larmes de Gin, de Bourbon, de Monzanna... Puis il se sont tus pour recommencer à attendre leur tour.
 


01:14 Écrit par Jorael | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Vous lire ... va devenir vraiment un plaisir.

Écrit par : Brice Depasse | 15/09/2005

elle a les yeux bleus je confirme...elle est venue me titiller une fois...et il me semble qu'elle avit aussi les yeux bleus...Pourtant j'étais partie chercher dieu moi aussi.

Écrit par : émi | 15/09/2005

DECOUVERTE Je viens de découvrir votre blog par le biais de "Lire est un plaisir".
Je le trouve génial. Quel plaisir de vous lire (excusez-moi, ce n'est pas nouveau comme expression).
Je vais le découvrir pas à pas et je le lie, bien sûr.

Écrit par : François | 15/09/2005

Monzanna Wadezdanu ? Une boissson ? Une marque de boissons ? Tu es sûr que tu as essuyé tout ce que tu avais à épancher ?

Écrit par : Somebaudy | 15/09/2005

Dieu c'est la mort d'ailleurs on ne le rencontre jamais quand on est vivant. Ce n'est qu'une promesse d'un potentiel "postérieur". De là à déterminer la couleur de ses yeux, c'est comme pour Néanderthal, tout est possible, tout est permis, on l'a pas vu...

Écrit par : Marirose | 16/09/2005

Et si c'était le diable? On s'en fout de toute façon, car tu nous offres un grand moment !!! vraiment une très belle narration de pur Jorael. Je me régale

Écrit par : Muffy | 16/09/2005

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