09/01/2006

No More Lies

 
Cette nuit j'ai rêvé qu'on gavait deux canards. Ils hurlaient de douleur. J'ai refermé une porte, arrivée là par simple providence onirique.
 
J'en ai assez qu'on me mente.
 
Beaucoup d'entre nous cherchent du sens, essayent de résoudre un dilemne de foi ou de croyance, se demandent si l'au dela de la haut sera mieux ou moins bien que l'ici et maintenant... Nous discutons de ces matières hasardeuses comme nous pourrions débattre de l'existence de Nessie, du bonhomme de Roswell, de la télékinésie ou des esprits frappeurs.
 
Mais si je demande, sur le même mode, a savoir si l'Amour, le Bonheur et la Liberté existent vraiment, il n'y a pas de doute, j'ai droit a un "Oui !" solidaire, exclamatif, solidement campé sur un socle d'évidence. Inutile d'essayer de déboulonner ces croyances là, vous auriez plus de chance de faire passer une baleine bleue par le chas d'une aiguille. On ne touche pas aux béquilles des éclopés bienheureux.
 
Et bien là, j'en ai marre. Croire a ces Valeurs Absolues relève de la même crédulité que celle nécessaire à claquer 10€ pour espérer toucher quelques millions par le truchement de baballes imbéciles et peinturlurées.
 
L'Amour au grand A n'exsite pas à proprement parler. Il se crée entre des individus plus ou moins génétiquement, chimiquement et socialement compatibles des liens d'interdépencance que nous appelons Amour. Selon l'urgence et le degré d'utilité de la relation, elle varie en force. Nous permettons tout au plus à la personne choisie d'être la réponse exclusive a certains de nos besoins impérieux. Leur satisfaction générale cause dans les premiers temps un bien être assez intense, mais tot ou tard, soit par ce que certains besoins sont moins bien couverts, soit par ce qu'en naissent d'autres (nous sommes insatisfaits par définition), cette sensation s'estompe. Si parrallèlement dans cette premiere période, les individus ont construit ensemble, la volonté de continuer a sécuriser leur périmètre les tiendra ensemble et les contraindra peu a peu a accepter leur sort, a en voir les aspects positifs et a faire perdurer la situation. Quand a la célebre "passion", il s'avère qu'elle a un role purement transitionnel. Une passion concentre en elle une force motrice de grande intensité qui permet aux individus de passer d'une vie a une autre. Elle permet de trouver l'énergie nécessaire a traverser un divorce, un deuil, un éloignement. En général, lorsque les conditions disparaissent, la passion s'estompent. Elle laisse dans les mémoires des traces indélébiles d'un bien être violent, mais le parralèlle le plus exact serait le la comparer à un shoot d'adrénaline qui nous aurait permis de survivre a une blessure léthale ou a une situation critique.
 
Le Bonheur avec un grand B n'existe pas non plus. "Le bonheur, c'est quand les emmerdes se reposent" disait l'autre. Autrement dit, on est heureux quand rien ne vient s'interposer entre nous et la satisfaction de nos besoins. Ce moment de quiétude silencieuse apres un repas copieux, la douce fatigue qui s'installe quelques minutes apres l'orgasme, la premiere manipulation émerveillée d'un objet longuement convoité, sont autant de joies qui mises bout a bout nous font croire qu'un Bonheur permanent existe quelque part. Hélas, nous sommes nécéssairement insatisfaits, c'est même le moteur de notre évolution, de notre progrès permanent. Nos besoins ne cessent de croitre, de se diversifier, de se placer toujours, a terme, un tout petit cran au dessus de notre possibilité de les satisfaire.
 
Quand à la Liberté, l'être humain est sans doute l'animal vivant le moins libre qui soit. L'esclavage du vivant est en lui-même des plus terrible. Se nourrir, se protéger, se soigner, dormir, respirer, boire, se reproduire. Mais nous avons réussi à devenir les serviteurs inconditionnels de tous nos autres besoins. Le besoin de société nous oblige au compromis permanent, à l'adaptation aux autres, aux règles de la société. Le besoin de reconnaissance et d'individualisation poussent encore plus loin les concessions faites sur nos aspirations propres. Sans cesse nous plions sous le poids des règles et des obligations, dans toutes les structures que nous intégrons, couple, familles, entreprises, clubs...  Pire que tout, nous avons renforcé notre esclavage sous prétexte de choix. Notre frénésie de consommation nous oblige au pires sacrifices pour nous offrir les items les plus inutiles. Nos dictatures de marché ont trouvé un moyen bien plus puissant qu'une force armée pour empêcher toute tentative de rébellion ; le matraquage audiovisuel. Et puis, la liberté du changement de condition est une vaste farce. Les classes sont bien verrouillées, les sauts entre prolétariat, bourgeoisie et les sommets aristo-vip-dirigeants sont rares au point de se compter sur le bout des doigts.
 
Nous savons pourtant bien que le grand méchant loup qui parle, les fées avec baguettes et chapeaux pointus, les Dragons cracheurs de feu, les vampires et les marionettes vivantes n'existent pas. Le Bonheur, l'Amour et la Liberté sont des fictions modernes, voila tout, des histoires que nos téléviseurs nous racontent au coin du radiateur électrique pour nous permettre d'oublier qu'a 500 mètres un clochard crève de froid, qu'une fille suce un dealer pour sa dose de paradis artificiel quotidienne, qu'une mamie se fait tabasser pour 25€, qu'un conducteur bourré fauche la vie de trois personne, qu'un peu plus loin les files a l'ANPE ne font que grossir, qu'on meurt du cancer et du sida en dessous des gouttes a gouttes, que des PDGs sirotent un cognac hors d'age avec un cigare d'importation en se félicitant d'avoir licencié 2000 personnes pour faire bosser des mineurs sous éduqués a l'autre bout de la planète, qu'une maman pleure sur son mari perdu, parti chevaucher une plus jeune, une plus jolie, que des grands parents de familles nombreuses s'éteignent dans la solitude d'un mourroir et qu'a l'horizon les déserts avancent, les forets reculent, les armes grondent, le ciel se couvre et les glaciers fondent... Tout ça au nom de notre Amour, de notre Bonheur et de notre Liberté...
 
Quelles belles oeillères, quelles sordides motivations. Nous avons troqué notre aspiration a un monde meilleur, a une société plus juste contre des réductions chez monoprix. Nous avons tant individualisé ces ideaux que nous en avons perdu le sens. Nous n'avons plus de valeurs, nous n'avons plus qu'un (juste ?) prix.
 
Et j'en entends encore parler de destinée, j'en vois tant capables de réussir la controsion mentale de se servir de petits éléments quotidiens pour arriver à donner du sens a leur existence, comme si tout allait bien, comme si nous avions tous droit à notre "very private happy end" avant qu'on rallume.
 
Il était une fois l'Amour, le Bonheur et la Liberté chérie. Et lorsque tout va mal, notre main tremblante vient actionner cette pompe a morphine cérébrale, pour nous raconter encore cette histoire fabuleuse, forcément vraie, que nous avons tous droit à rencontrer ces trois fées, que ces voeux nous seront exaucés... Comme tous les gosses, nous avons peur du noir, nous avons impérativement besoin qu'on nous mente par ce que la réalité est bien trop cruelle, pas très drole et certainement pas confortable.
 
Et si nous imaginions un monde sans ces trois chimères, a quoi ressemblerait-t-il ? Sommes nous encore capable de souhaiter autre chose qu'être gagnants a une de ces lotteries truquées ? Le lavage de cerveau est il irréversible ? Essayez juste un instant de voir vos vies sans ces trois illusions, peut etre trouverez vous de vrais buts, des objectifs tangibles... A défaut d'être beaux, ils seront peut-être honnêtes.
 
Je n'ai pas de leçons a donner, je découvre avec effroi que j'en suis quasiment incapable moi-même.
 
 

16:30 Écrit par Jorael | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

Pourquoi... ...la vie devrait-elle avoir un but? Pourquoi nous obstiner à chercher un sens à une existence qui n'en a visiblement pas (à moins peut-être d'être croyant, ce qui n'est pas mon cas)? Et si on se contentait tout simplement de profiter des petits bonheurs qu'elle nous offre, d'essayer de faire un peu de bien autour de nous et pas trop de mal à la planète - est-ce que ça ne serait pas suffisant? Pourquoi nourrir ce masochisme qui consiste à toujours fixer sur ce que l'on n'a pas, sur tout ce que l'on ne peut pas faire?

Écrit par : Armalite | 09/01/2006

- Je pense surtout que les gens qui croient à tout ça ne sont finalement pas tellement nombreux. La plupart ont bien compris que tout est relatif et tâchent de mener leur petite vie, d'être satisfait - ce qui n'est déjà pas toujours évident - le tout sans majuscule.

Combien de fois n'a-t-on pas entendu la litanie du modeste "je demande pourtant pas l'Amour avec un grand A je voudrais juste..."

On en est tous là, à la recherche du bien avant de penser au mieux, et je pense qu'il y a moins de dupes que ce qu'on peut penser.

Écrit par : x. | 09/01/2006

"It must be funny to be you"... :-)

(In "Naked", Mike Leigh, 1993)

b.

Écrit par : bergm4n | 10/01/2006

Armalite et X
Bien sur, "nous ne sommes pas dupes", bien sur "de petits bonnheurs sont a portée de main". Mais essayez vraiment de mettre en doute ces valeurs dans un groupe de plus de 3 personnes et observez a quel point les mythes sont coriaces (vive la naphtaline).
Et puis, l'effet pervers de ce repli vers nos "petits bonheurs persos", suite logique de l'individualisation extrême a laquelle nous pousse notre chere ConSoc, annihile toute tentative de pensée large et va meme a l'encontre d'une possibilité de remplacement de ces "petits buts individuels" par la seule vraie raison d'être du vivant : la survie de l'espece...

Écrit par : Jorael | 10/01/2006

Rêveurs, rêveuses, on vous ment, on vous spolie. Mais bien sûr. Tout ça, ce ne sont que des histoires qu’on nous racontait quand on était gosses, du pain béni pour fleurs bleues « …et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Très forts les contes de fée, ils promettent à la fois l’Amour et le Bonheur (personne ne m’a jamais parlé de liberté dans les contes de fée… quoique… la princesse n’est plus prisonnière du méchant dragon…voilà le tour est fait).
Mais si certaines personnes veulent continuer à y croire et se complaisent dans l’illusion ? Pourquoi chercher à leur enlever les œillères ? Pourquoi leur mettre le nez dans la merde ?

Le Bonheur permanent n’existe pas. L’insatisfaction, le désir, la déception sont le moteur même du bonheur. Sans eux, nous n’aurions pas la capacité d’apprécier ce qui nous est offert à leur juste valeur. On en revient au classique : nous n’apprécions le plaisir de manger que parce que nous avons connu la faim, la joie d’être deux pour avoir connu la solitude.
La Liberté quand à elle est toute relative : merci à Karl d’avoir souligner l’aliénation par le travail, merci mère Consommation de nous rendre rêveurs devant un écran plasma, merci à nos réveils de nous rappeler tous les matins qu’on doit aller bosser pour (sur)vivre.
L’Amour. Parlons en de l’Amour avec un grand A. Il faut remonter au moins deux générations pour trouver des couples qui arrivent à fêter leurs 60 ans de vie commune…et encore, divorcer ne se faisait pas. Aujourd’hui on prend, on jette quand on a consommé, de préférence avant la date de péremption, et on passe au suivant.

D’accord. On nous ment. Et alors ? Pourquoi ne pas y croire quand même ? Pourquoi ne pas nous laisser essayer d’approcher ces idéaux, le plus près possible. Rendre notre quotidien plus agréable en acceptant les choses comme on les reçoit, profiter des petites choses de la vie.
Parce que oui, la vie nous fait des cadeaux. La vie est vache, on encaisse des coups, on tombe et au fur et à mesure on a de plus en plus de mal à se relever. Mais ça vaut le coup de se remettre sur ses deux pieds. Parce qu’on a envie d’y croire bordel à ces trois idéaux.

Oui on ne connaîtra jamais la perfection d’être un être libre, heureux et comblé d’avoir rencontré l’Amour parfait. Et heureusement.
Oui, tu peux ne plus y croire. Mais qu’on me dise pourquoi rester là alors.

Écrit par : Alice | 10/01/2006

Chère Alice
Je pense franchement qu'en "essayant de rendre NOTRE quotidien agréable" on pourrit encore plus franchement le quotidien du monde entier, alors que si notre objectif était de rendre le quotidien du monde plus agréable, le notre forcément, serait moins confortable... mais peut etre plus honorable...

Écrit par : Jorael | 10/01/2006

Comme disait l'autre... "Ils sont trop verts dit-il, et bon pour les goujats"

ceci dit, le noir c'est bien.

Écrit par : L'évêque | 10/01/2006

... Mais essayez vraiment de mettre en doute ces valeurs dans un groupe de plus de 3 personnes et observez a quel point les mythes sont coriaces (vive la naphtaline).

> Certaines personens manquent de lucidité, et peut-être que ce sont elles les plus heureuses. On ne va pas tout leur pourrir avec notre cynisme. D'autres savent aussi bien que nous, mais ce constat-là, il est quand même plutôt réservé aux moments de réflexion solitaire ou aux discussions de fin de soirée entre vieux routards de la désespérance.... Ils n'en parlent pas en groupe pour ne pas plomber l'ambiance.

Et puis, l'effet pervers de ce repli vers nos "petits bonheurs persos", suite logique de l'individualisation extrême a laquelle nous pousse notre chere ConSoc, annihile toute tentative de pensée large et va meme a l'encontre d'une possibilité de remplacement de ces "petits buts individuels" par la seule vraie raison d'être du vivant : la survie de l'espece...

> Ouh là. Qui a décrété que notre suele raison d'être était la survie de l'espèce? Qu'est-ce que l'humanité a de si extraordinaire qu'elle mérite d'être préservée à tout prix? A l'échelle de l'univers, probablement rien. Pour ce qui est des petits buts individuels, ce n'est pas parce qu'ils ne s'inscrivent pas dans un mouvement collectif qu'ils sont forcément égoïstes. C'est vrai que, comme toi, je rêve d'un grand chambardement (à ce sujet, je te conseille la lecture de l'excellent "Une fièvre impossible à négocier" de Lola Lafon, une des "égéries" du mouvement altermondialiste en France... impossible de ne pas en ressortir vibrant d'envie d'agir). C'est vrai aussi que - comme toi peut-être? - je manque du courage nécessaire pour faire coller mes actes à mes convictions.

PS: Le noir n'est pas mal mais il rend les commentaires un poil illisibles.

Écrit par : Armalite | 10/01/2006

Moi, je crois à tout: au bonheur, à l'amour, à la liberté et à tout ce qui peut transcender l'humain.
Je crois à tout malgré tout et malgré tout ce que j'en ai bavé.
Je crois à toutes ces valeurs car ça me permet de leur donner corps, de les apprivoiser , de les comprendre, et de mesurer surtout, que c'est en soi qu'on les porte !
Il suffit de changer de regard

Écrit par : muffy | 12/01/2006

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