16/01/2006

Mythes et Naphtaline

Tout fout le camp, le Merveilleux en premier, le beau ensuite. Les garnitures s'usent. Les moulures s'effritent. Les cadres tombent des murs dans un fracas sinistre. La peinture s'écaille. Ne restera plus bientôt que le béton nu, froid...

 

Usure des Mythes. Destruction d'univers. Les bulles explosent et nous laissent exposés aux vents traitres de la réalité. Ca caille sévère. Engelures. Gerçures. Engourdissement.

 

Ca a commencé très tôt. Dès la première seconde. Explusé d'un univers chaud, douillet, confiné, après neuf mois de vacances-croissance, j'ai chialé fort, le cul a l'air, encore aveugle et déja tout mouillé. Des mains me manipulent. On me coupe les vivres. Si seulement j'avais pu ne pas ouvrir les yeux. A partir de là, le vrai massacre commence.

 

D'abord prendre lentement conscience que Maman et Papa ne m'appartiennent pas, qu'au lieu d'être leur Dieu, je suis juste leur sujet d'amour, leur objet d'affection. Apprendre ensuite à partager, avec un autre poupon, un petit frère que j'ai désiré moi même. Le monde se subdivise en autant d'autres individus qui ne sont pas "moi" qui échappent à mon controlê, à l'impératif de mes désirs, d'autres avec lesquels je dois compter, rivaliser... Connaitre les premieres frustrations, les premieres peurs...

 

Passer rapidement du statut de despote à celui de toute petite chose fragile. Connaitre l'effort, l'horrible effort. Parler, marcher, écrire, écrire bien, écrire mieux, répéter comme un mouton. Bêler. L'école. Encore des autres, partout. Des différences comme autant de menaces. Des plus forts, des plus beaux, des plus malins, des plus riches.

 

Développement de la pensée double. Jouer, cacher, faire semblant, simuler, pour survivre, pour rester sur le haut du panier, pour solliciter surtout encore un peu d'amour, des miettes de ce que je recevais à n'en plus pouvoir quelques années plus tôt.

 

Premier véritable drame, première déchirure majeure. Je ne suis pas aimé de tout le monde, en dépit de tous mes effors qui m'apparaissent tristement vains tout a coup. A l'intérieur j'encaisse mal les moqueries des autres enfants. Sentimental. Isolé. Je hais le foot et la guerre.

 

Apparition des premiers mondes intérieurs, foi et convictions. La réalité m'est étrangère. Je ne suis surement pas d'ici. Ma vie est une mascarade peuplés d'acteurs. On m'observe. Premiers mensonges aussi. On se grandit. Toujours a la recherche d'amour on se travesti avec une telle intensité qu'on finit par y croire. Premières impostures découvertes, premières hontes de n'être que ce que je suis.

 

De part et d'autres tombent dans les rangs des cohortes de mes croyances, les premieres lignes de mes espoirs et de ma foi. Sur le champ de bataille de plus en plus abimé, je marche au travers des cadavres de mes illusions perdues. J'enjambe mes héros de conte de fée. Tres vite, on flingue le père noel et Saint Nicolas qui tombent cote a cote dans une lente agonie. Une nuit entière a pleurer. On se sent con, on se sent roulé.

 

Avec eux c'est une certitude plus énorme encore qui s'écroule ; l'immortalité n'existe pas en dépit des tentatives d'explication tendre de ma mère "Il est éternel par ce qu'il vit dans ton coeur". Première conscience de la Mort, de la vraie limite, du temps qui file. Nouvelle grille de lecture, je regarde mes parents qui vont mourir, ma grand mère qui va mourir, mes profs, mes amis, mon frere, mes chats, mes chiens, mes poissons rouges, puis, au fond du bocal, moi, impossible mais si, moi-même, je vais y passer. Premier intérêt pour la religion, pas par curiosité spirituelle non, juste comme planche de salut, improbable mais pas plus absurde que cet univers limité, pourrissant et définitivement condamné. Tout devient sordide.

 

Mon chat Socrate ne se réveillera jamais de son opération. Comme endormi, il est mort, emitouflé dans cette couverture que j'ai tenu plein d'espoir jusqu'aux limites de mon sommeil. Larmes du lendemain. Un cocker qui se barre aussi. Décidément personne ne m'aime. Mon Papa rentre tard. Ma maman me gate.

 

Ma grand mère perd l'usage de la motié d'elle meme. Elle reste mon refuge d'enfance et son étage dans la maison familialle est un pays inviolable ou je reste hors d'atteinte. Mais la fatalité la touche, elle aussi. Fauteuil roulant. Nous ne jouons plus au Rami. Je voudrais arrêter la course du temps. Plus tard, elle se figera, un matin, a genoux, juste habillée, comme en prière. Fauchée en pleine décence d'une journée qui commence, la plus courte de toute sa vie. Ma Nanny. Je ne lui aurai jamais dit aurevoir. Des jours de larmes pour elle, des semaines de peine en entendant ma maman pleurer le soir, derriere la porte close de sa chambre.

 

J'enrage de ne pouvoir empecher tout ce que j'aime de mourir. J'enrage de ne pouvoir empecher tout ce que j'aime de souffrir.

 

La course continue. On se croit blindé. On se dit qu'apres toutes ces claques, le reste, c'est piece of cake. Tu parles. C'est sans compter l'image du miroir qui ne me renvoie qu'un reflet difforme d'ado crétin et boutonneux. Laideur. Indadaptation. Découverte des tendances. Fin de la conviction que mes parents ont des gouts vestimentaires a la page pour ma propre personne. Les marques à l'Ecole. Premier dégout conscient de la société de consommation en paradoxe complet avec mon premier réel dégout personnel. L'alcool précede la cuite. Premieres révoltes d'oesophage. Slogans débiles sur le dos des classeurs. Messages a l'éternité gravés au cutter ou a la pointe de compas sur le bois des tables de cours. Une forme primitive de blog.

 

Premiers flirts, derriere les buissons du parc de l'école. Une langue dans ma bouche tourne comme un ventilo. Beuark. Au moins j'ai une copine. Conscience du diktat de la "Normalité". Ce qui m'intéresse vraiment est plus bas, sous la jupe. Mais pas touche. Barrières de l'interdit. A 13 ans, on se contente de se nettoyer maladroitement l'appareil dentaire. Pas plus. Premiere rupture. Largué. J'ai cru mourir de trsitesse. Non pas pour elle, mais pour moi. Encore quelqu'un qui ne m'aime pas. Pire, conscience soudaine que l'amour peut aussi cesser, disparaitre. Rien n'est acquis. Bref retour vers un Dieu aménagé.

 

Mes parents géniaux sont humains en fin de compte. Mes oreilles exercées comprennent bien trop mieux les conflits qui couvent. Séparation. Mes parents ont des vies sexuelles actives. Mes parents pleurent, mes parents sont vulnérables eux aussi. Mes parents disent aussi des conneries. Mes parents mentent.  

 

Premieres fêtes. Engeulades. Disparitions. Mini fugues. Drogues. Filles. Pas celles que je voudrais mais au moins celles qui veulent bien de moi... Découverte de l'infidélité. Premieres frustrations issue des la luttes des coeurs et des sens.

 

Sicile, club de vacances. Premier vrai Amour. Paris Bruxelles. 14 ans. 3h30 de train. Rupture en deux mois. J'ai cru a nouveau mourir de tristesse. Mais au fond, je riais de la pauvreté de ma peine de coeur d'il y a un an comparée a celle ci. Effroi. Meme ma propre vérité change. Mes sentiments me trahissent aussi. Mes propres sentiments meurent. Décisions de la quête de l'Amour Véritable. Nanou s'en va, elle aussi, apres 10 ans de lutte contre un crabe patient et méticuleux. Ma maman à nouveaux en larmes, plus seule que jamais. Impuissance totale. J'enrage de plus belle.

 

La ca s'accélère. Etude, déconvenues, paresses, marge, déconnades, des filles, encore des filles... Découverte déja bien jalonnée et tres attendue du sexe. C'est merveilleux mais, en fin de compte, c'est pas grand chose. Euphorie et déception en note finale. Encore des filles ... Puis une, pendant 7 ans... En couple, un univers s'avachit, meurt par étouffement. La force de l'habitude. Rien ne dure toujours. Rien ne dure jamais. Destruction du mythe de l'amour éternel. Mes parents vendent la maison de notre enfance. D'autres que nous vont habiter mon sanctuaire. Dépossession. Meme la brique fout le camp. On ne peut compter sur rien.

 

Université. Loin de mes reves, je découvre des matières poussiéreuses données par des cadavres ambulants. Au dehors, des fêtes grotesques et braillardes entraienent dans la ronde des gamins avinés. Décalage complet. Premiers cheveux longs. Premiere voiture. Coute cher meme si aux trois quarts assisté. Premieres angoisses sur l'avenir. Bon a rien, je suis un dieu du loisir et de la fainéantise. Premiers projets sérieux. L'amitié ne résiste pas au business, ou inversément.

 

Premiere vraie passion. Moment béni ou renaissent les espoirs.... pour trop peu de temps... Une blessure a vie, de celles qu'on touche du bout des doigts chaque matin.

 

Premieres dettes, premier boulot de merde, juste pour payer ces dettes. Engrenage. 20 jours de vacances par an. La cravate. Monsieur. On m'apelle Monsieur.

 

Premiere vraie installation. Un grand appart. Puis une grande maison. Des parents complices qui tapissent les chambres en s'imaginant déja grands parents. Elle l'attend aussi. Je postpose a l'indéfini. Un nouveau flirt de colégien vient tout faire s'effondrer. 30 ans déja et je renoue avec le célibat.

 

La fête. Des nouvelles têtes viennes garnir les photos aux murs. Il y a de plus en plus de rides, de fronts dégarnis, de maquillage. La fête facile, avec les moyens cette fois, des alcools de marques et des drogues de luxe. Adulescence obligée puisque j'ai foiré la fenêtre de lancement du "mari et père". La fête un peu triste, comme hors saison, déja.

 

On traverse encore des houles. On vomit par dessus les bastinguages. On casse encore des histoires. Le monde semble de plus en plus gris. Il ne reste plus rien de fantastique auquel se raccrocher. La mort est partout. La crise est partout. La violence est partout. Je ne suis nulle part. Au fur et a mesure des jours, Dieu et l'Amour me deviennent de plus en plus suspects. Plus envie de se faire avoir. Et de fait, je me fais encore avoir, abuser même, par une fille aux allures d'ange. Rupture. Les cales sont vides. Je deviens aigri.

 

Premières tumeurs aussi. Hopital. Tout ca est trop réel. Il ne me reste plus aucun secours surnaturel. J'affronte comme un homme, en toute impussiance résignée. Je prie parfois. Je n'ai plus qu'a serrer les dents et les poings.

 

Deux ans plus tard, je compte mes amis, j'aime avec prudence et parcimonie, je ne crois plus en grand chose, je pense que le fric est important, je me méfie avant de m'avancer, je crains, je fuis, j'ai peur...

 

Je voudrais croire.

 

Je voudrais aimer.

 

Avec un sourire de gosse, qui croit encore aux iles au trésor, aux marraines les fées, au Pére Noel et a l'amour Eternel.

 

Dans le square, je les regarde s'ébahir, et je reste la, rongé par la jalousie, touché par la grace, de la buée dans les yeux. Ils ne m'ont pas vus. Ils ne me verront jamais. Je vais passer moi aussi.

 

 

15:01 Écrit par Jorael | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

Nota Bene Ecriture automatique et continue. Désolé pour le formats, les fautes et les coquilles.

Écrit par : Jorael | 16/01/2006

la vie ne vaut rien... ... rien, la vie ne vaut rien! Mais là quand je tiens ... tiens, mais là quand je tiens... là dans mes deux mains éblouies, les deux jolis petits seins de mon amie... rien rien rien... rien ne vaut la vie!!

Écrit par : lilimoncello | 16/01/2006

Petit cadeau " ....Il n'y a rien en nous. Il n'y a personne. Il n'y a en nous qu'une attente sans couleur et sans forme. Elle n'est l'attente d'aucune chose. Elle est en nous comme de l'air mélangé à de l'air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'une lassitude.
Cette attente n'a pas toujours été là. Nous n'avons pas toujours été rien, personne. Dans l'enfance nous étions tout et dieu n'était qu'une part infime denos domaines, quelque chose comme un brin d'herbe dans le pré.
C'est avec la fin de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avaons commencé à attendre.
On fait quelques pas hors de l'enfance, puis très vite on s'arrête. On est comme un poisson sur le sable. On est comme celui qui piétine dans sa mort, un adulte.
On attend jusqu'à ce que l'attente se délivre d'elle-même, jusqu'à l'équivalence d'attendre, de dormir ou mourir.
L'amour commence là, dans les fonds du désert. Il est invisible dans ses débuts, indiscernable dans son visage. D'abord on ne voit rien.
On voit qu'il avance, c'est tout......"

Extrait deCh.Bobin : "Une petite robe de fête"

Mille pensées

Écrit par : muffy | 17/01/2006

.... Bluffant de beauté ce texte...

Écrit par : promethee | 17/01/2006

Comme un poisson sur le sable
Oui, exactement ca... Comme un poisson sur le sable...

Merci Lili et Muffy

Et Msieu Promvida ? De quel texte parles tu ? Celui de Muff ou le mien ?

Ravi de te revoir dans les parages anyway.

Écrit par : Jorael | 17/01/2006

Très beau, très vrai. Une vision de la vie qui passe, des illusions qui se perdent, et des espoirs qui reviendront aussi, maintenant, demain...
Profite de chaque moment de bonheur qui passe.
Bizzz

Écrit par : Marirose | 18/01/2006

- "Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!"

L'orgie parisienne ou Paris se repeuple

Rimbaud

Écrit par : V | 18/01/2006

Ca c'est vraiment toi Ca se sent. Ca... c'est vraiment toi.

De l'éxubérance à la délicatesse, tout le spectre des émotions y passe pendant que le temps, hémophile, coule.

Je compte les années et j'ai le vertige.

Écrit par : Telephone & Souchon | 19/01/2006

Magnifique votre texte.Et aujourd'hui, vous allez mieux? J'espère que oui. Ne vous réfugiez pas dans l'enfance.La vie est devant et même si le bonheur est infime et sporadique, il est là...enfin parfois...

Écrit par : Françoise L | 29/10/2008

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