16/02/2006

Leçon de survie en milieu hostile

 

Tout à coup, un piéton inconnu, aux dents jaunes, parfaitement assorties à son teint olivatre et sa barbe de circonstance, me fait signe à travers le carreau de la portière.

 

Reflexe typiquement Parisien ; vérifier d’un coup d’œil diagonal des plus discrets que le verrouillage central des portières est bien activé, puis nier, nier, et encore nier quitte à allumer la radio. Enfin, enclencher doucement une vitesse et se tenir prêt a accélérer.

 

Mais il insiste le mec. Il gesticule et articule des trucs à mon attention. Bon. Moment de courage. Grande inspiration. Saut dans l’inconnu. Pamela serait à mes cotés dans son déshabillé Dior, elle bredouillerait paniquée et suppliante, avec son faux accent russe : « Bob, non, ne fais pas ca, je t'en prie, tu es fou ! ». Mais je ne suis pas Bob et je ne connais pas de Pamela en trois dimensions, avec ou sans Dior.

 

Je glisse un index sur la commande électrique de la vitre qui m’obétit, bien sur, beaucoup mieux au doigt qu’a l’œil, avec un petit "dzzzzzzd" efficace et carré, propre aux grosses caisses d'outre rhin.

 

Je laisse s’engouffrer l’air pestilenciel parisien dans l’habitacle par une fente de moins de 7cm de hauteur, limite minimale pour éviter toute intrusion soudaine d’arme blanche ou d’arme a feu.

 

Bon, on va se calmer, il est midi et demi, le boulevard Orano est plein de monde et je vois mal quel CarJacker en manque de sensations fortes essayerait de voler l’Audi la plus sale et la plus bordélique du 18eme arrondissement.

 

Sourcils froncés à défauts d’être foncés, je colle mes pupilles dans le coin gauche de mes yeux, sans tourner la tête, et lui dis aimablement:

 

« Ouais ?!!! »

 

« Vot’pneu est complêtement à plat monsieur ».

 

Le reflexe conditionné « Pas intéressé-merci-je referme la fenêtre et redémarre » est relativement dur à rattraper. Comme un flan je lui réponds avec une grande finesse, la tête tournée cette fois ci :

 

« Kwâ ? »

 

Le type ne démord pas de son sourire jaune putride et repète, le geste en plus,

 

« Votre pneu, là, il est totalement dégonflé »

 

« Ah merde » dis-je (décidément, je suis d'humeur lyrique ce midi)

 

« Merci beaucoup monsieur » rajoute-je, empressé, histoire de bien couper les ponts, avant de remonter cette putain de fenêtre et de trouver un morceau de troittoir dégagé le long duquel je pourrais échouer la sale carcasse break de mon destrier blessé.

 

50 mètres plus loin, le constat est sinistre ; j’ai vraiment un pneu a plat, putain de sort. A se demander comment ma teutonne a pu rouler jusqu’ici. Brave bête va.

 

Pris au piege dans un quartier hostile, j’hésite entre appeler ma mère en pleurant, prier a genoux jusqu'à l’arrivée de Saint Christophe en personne, appeler une limousine, un hélicoptere ou une escouade de la BAT, avant de me rappeler que je dois sans doute avoir une roue de secours dans le coffre.

 

Merde. Merde. Merde. Un truc qui ne se resoud pas avec un téléphone ou une carte de crédit me dépasse complètement. Merde.

 

Coup d’œil périhérique. Le 18eme tout autour. Boucheries hallal et vendeurs de Kebabs. Ca et la gisent des caisses a légumes du marché de ce matin. Le trottoir est sale, le caniveau est… pire. Plus question de déplacer la bagnole, je suis déjà en train de lui bouffer la jante. Merde. Je suis en costume cravate, chemise blanche. Merde.

 

Allez, y’a que la premiere tache qui coute apres tout.

 

Je sors le matos du coffre, range mon manteau à l’avant et m’attaque en maugérant au gros œuvre sous le regard amusé des badaus qui badinent.

 

Après quelques chichis digne d’une Pompadour à son premier bain de boue, je finis par m’installer franchement, assis sur le rebord du trottoir, les mains dans le cambouis. Paumes noires et odorantes, je fais sauter d’un bref coup de tournevis les caches boulons qui s’en vont piquer une tête jouyeuse dans la bouillie saumatre de la rigole, dévisse les boulons sales et graisseux, finis par extraire la roue morte toute couverte de crasse, sors la roue neuve et revisse le tout. Je saute sur la clef a grand renforts de coups de talons de mes petites chaussures de ville.

 

Au bout de 30 minutes, je prends un peu de recul pour admirer mon chef d’œuvre. Je suis un homme formidable. Je suis un héros. J’ai changé une roue. Sans séminaire. Sans formation préalable. Sans meme la moindre notice. Comme ça ! D’instinct ! Sans me faire mal !!! J’en ai les larmes aux yeux. Ma voiture soupire de gratitude. La vie est formidable.

 

Allez, demain je change l’huile pour voir.

 

Ou je rajoute du lave glace sous le capot.

 

Si j'ose...

 

18:30 Écrit par Jorael | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

Bravo... tu viens de comprendre pourquoi, nous les femmes, nous encombrons d'un mari... c'est précisément pour ce genre de bricolage... et puis aussi pour d'autres menus services qu'ils peuvent nous rendre occasionnellement!

Écrit par : Nath | 16/02/2006

félicitation.... bah oui quand même félicitation..pour deux choses...tout d'abord pour le pneu!!Mais surtout pour ton blog...l'est vraiment agréable à lire et je trouve que tu es quelqu'un de Vrai et ca ca devient asez rare de nos jours...continue a vivre cette vie que tu trouves fade et fausse comme tu l'entends et non comme on te l'impose..la vie peut avoir de la saveur..il suffit de l'épicer..sans pour autant le faire a se taper un ulcère!! je te souhaite plein de bonne chose et bonne merde pour ton huile (fais gaffe a tes costards adorés ;-) )..je repasserai a l'occasion!!bisous.

Écrit par : emilie | 16/02/2006

beau blog J'adore, j'ai tout lu....et j'en redemande...Je compte mettre ton blog dans mes liens...Et toi?

Écrit par : franck | 16/02/2006

... J'aurais aimé voir ça!!! Demain c'est l'huile tu dis?!?

Écrit par : Alice | 16/02/2006

C'est plus cool en Belgique Moi, quand j'ai un pneu creuvé, j'appelle Touring Secours !
Je ne sais même pas où se trouvent les outils ! Et puis, tant qu'à payer une cotisation autant qu'elle soit un tout petit peu rentabilisée. J'ai déjà du mal à trouver le bouton d'ouverture du capot, alors...
Biz

Écrit par : Marirose | 17/02/2006

chapeau ! (de roues) Je n'ai pas de souvenirs de changementns de roues en solo (pour mon double éclatage d epneus, je me suis fait aider). Pour le liquide lave-glaces par contre je suis expérimenté...

Écrit par : Somebaudy | 17/02/2006

ah bon? Mais pourtant ct pas la 1ere fois que tu changeais 1 roue si ma mémoire est bonne ... ;-p

Écrit par : Kaza | 20/02/2006

Kaza Bien vu :)
Je dirais meme que j'ai du en changer une demi-douzaine en ce inclus le pneu de ta jolie TT noire de l'époque :)
Mais bon, la richesse de la vie est de considèrer chaque expérience comme une premiere fois, non ?

Biz

Écrit par : Jorael | 22/02/2006

Etonné Avant toute chose, je m'étonne du fait que tu n'es pas senti que ta voiture réagissait bizarrement !!

Changer une roue dans un parking souterrain j'ai déjà fait seul, et tu peux te planter sans que personne ne remarque, mais bvd Ornano devant peut-être tout le monde qui bricole sa voiture dans ce quartier hyper populaire, toi en costume chaussure brillante, maugréant et bricoleur timide c'est tordant !!!!

Écrit par : Raf | 17/03/2006

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