17/02/2006

Se Souvenir... Partie 2

 

Ce matin là, le 31 mars, je m'étais levé de bonne heure. Sur mon imprimante obsolète, j'avais patiemment imprimé deux copies de mon CV, ou plutot de cette plaisanterie mise en page dans laquelles figuraient, pour mieux meubler le vide béant, mes demis diplômes, toutes mes petites activités, mes jobs d'étudiants, mes expériences théatrales, mes participations honoraires à des organisations parafacultaires, mes hobbys, un grand fatras bien aligné de tout et n'importe quoi qui pourrait servir à prouver que j'étais capable de tout et de n'importe quoi.

A l'époque j'avais une chemise, une cravate et un costume qui sentait bon le cheap et le placard. Je me suis consciencieusement rasé avant de passer cet uniforme et de modifier mon maintien dans le grand mirroir de ma petite salle de bains. J'avais un nouveau visage depuis quelques heures. J'avais du mal à m'y faire.

La veille, j'étais passé chez le coiffeur pour me faire couper... non, pour me faire amputer de l'épaisse et longue chevelure chatain ensoleillée que je laissais libre de toute contrainte depuis déja deux ans.

Si on doit opérer une focalisation symbolique de cette période, de ma vie, de cette transition entre ma désintégration et ma reconstruction, c'est sans doute cette image là qu'il faudrait garder. Ce coiffeur me disant "On y va ?" puis, apres mon signe de tête, empoignant mes cheveux retenus par un élastique et donnant un long et lourd coup de ses plus gros ciseaux pour trancher net toute la queue de cheval, et termine en brandissant ce trophée bien haut pour que je puisse la voir dans le glace. Je crois me rappeler que je dois toujours l'avoir, enroulée dans du papier de soie, quelque part au fond d'une caisse à souvenirs.

J'ai cherché un peu pour trouver la rue dans le zoning industriel de Houtweg de Diegem, pas loin de l'aéroport. Je ne savais pas ce que c'était un zoning, un ZI ou une ZAC comme on dit maintenant. Ce que je découvrais était triste. D'immenses longues rues mortes, avec des champignons de bétons en construction ou déja en activité de part et d'autre. Quelques arbres pour rire. Plus de camions que de bangoles.

A l'adresse indiquée, Je me suis présenté à l'heure, pour une fois, c'est à dire avec ce juste brin d'avance suffisament long pour etre poli, suffisement court pour ne pas avoir l'air désespéré. il y avait un lino bleu bien ciré, un petite réception blanche, des photos d'avions, de camions et de camionettes (une communication très axée "moyens" comme j'apprendrai a dire quelques années plus tard) avec un gros logo bleu en trois lettres. Je me suis annoncé et ai attentu en essayant de chopper un maximum d'infos dans mon périmètre visuel.

A vrai dire, je me foutais de tout. J'aurais aussi bien pu postuler dans une banque ou une boucherie, l'essentiel tenait dans un salaire qui tomberait tous les mois, avec, au commencement, un vrai contrat de travail me permettant d'aller vendre mon sang aux organismes de crédit pour qu'ils acceptent de financer mes dettes avant que la justice ne se charge de me les quadrupler en frais d'huissier et de procédures et de me bouffer la moëlle sur les 12 générations suivantes.

Je ne connaissais rien au transport. Je ne connaissais rien à beaucoup de choses, à vrai dire. Je bidouillais un peu d'informatique, de graphisme et de bon sens. Il ne me restait de mes études de droit, avortées en premiere licence, que le souvenir confus, flou et creux d'un long ennui poussièreux. Pour le reste, j'avais une certaine tchatche, oui, mais j'étais loin de penser que ce fut suffisant pour quoi que ce soit.

Un grand type s'est avancé en longues enjambées dans le couloir. Une sorte de colosse. Plus d'un metre nonante. Carré de visage, carré d'épaules, le tout sapé dans un joli bleu sombre à chemise blanche et cravate rouge. Imposant, avec une sale gueule à demie souriante. On aurait dit Rick Hunter (pour ceux qui se rapellent de la série) avec une brosse de cheveux bruns. Il m'a tendu le battoir qui lui servait de main droite, a broyé et secoué consciensieusement la mienne en me saluant et m'a invité a le suivre.

Je me suis installé face à son bureau, sur une petite chaise inconfortable. Je l'ai remercié de me recevoir, lui ai sorti mon CV de poids plume et l'ai laissé faire. Il m'a passé sur le grill, un peu au pif. Arreté a la ligne "improvisation théatrale" il m'a balancé : "Et bien, Monsieur KnJ, Improvisez !"

Ce que donc je fis. J'ai mis en avant ma jeunesse, ma fougue, ma motivation, mon envie de m'investir et tout le fatras de bla bla bla de circonstance. Il avait l'air amusé.

Au bout d'un petit quart d'heure il m'a demandé :

"Monsieur KnJ, selon vous, quelle est votre meilleure qualité ?"

J'ai réfléchi quelques secondes. (Ca peut etre long, quelques secondes.) Puis j'ai laché en le fouillant droit dans les yeux :

"La paresse"

Je crois qu'il s'attendait à tout sauf à ca. Il a accusé le coup et m'a dit

"Une qualité ? La paresse ... ? Expliquez moi ?"

Je lui ai expliqué que j'étais un des pire paresseux que la terre ait jamais porté, un flemmard pur beurre, fin de raçe, que travailler bêtement et répétitivement m'ennuyait par dessus tout. Je lui ai raconté que, du coup, je concentrais toute mon énergie et mon intelligence a rechercher perpétuellement des moyens plus rapides et plus efficaces de me débarasser des tâches qui me paraissaient fastidieuses, pour en être quitte plus vite. Je l'ai achevé en soulignant que toutes les inventions humaines, de la roue au téléphone, ont a leur origine un désir de paresse, une envie de cesser de marcher, d'hurler ou d'écrire...

Il a mis un petit temps à se ressaisir mais il souriait large.

"Bien, bien ! Et dites moi, quel est votre pire défaut alors ?" a-t-il relancé, presque impatient d'entendre ma nouvelle réponse.

J'ai souri et ai dit tout simplement :

"La curiosité"

"Mais ce n'est pas un défaut !" s'est il exclamé, à nouveau bousculé

"Vous verrez comme ca peut etre pénible quand je vous demandrai des explications sans arrêt ou quand vous me verrez m'intéresser à tout, tout le temps sans me contenter de ce qui m'est dit !"

Il est parti dans un franc éclat de rire. Puis il m'a expliqué un peu la boite, son rôle, les secteurs, le job etc... C'était mal payé, moins de 1000 euros nets par mois. Mais il y avait une bagnole. Petite et toute couverte de logos, mais une bagnole quand même.

Nous avons papotté un peu. Il m'a raccompagné à la porte, me promettant de me rappeler le lendemain. Bon feeling.

J'avais encore un peu de temps avant mon service de livreur du midi. J'ai garé mon épave vers 11h devant le resto de Kâ. Elle était seule au bar. Elle m'a servi une blanche citron et m'a demandé

"Alors ca s'est bien passé ?"

"Je crois que oui, il doit me rappeler demain et..."

Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase, mon téléphone sonnait. C'était lui, il me demandait si j'étais libre le lendemain midi pour une entrevue avec le big boss. Avec plaisir, évidemment.

Le soir du 31 mars 1998, j'ai livré mes dernières pizzas vers minuit. J'ai rendu ma veste et ai dit adieu à mes petits collègues livreurs.

13 heures plus tard, le premier avril, le big boss me demandait quand je pouvais commencer en me serrant vigoureusement la paluche . J'ai dit "tout de suite". J'ai recu les clés de la 306, un contrat en bonne et due forme et j'ai commencé à bosser. Ou à faire semblant dumoins.

Il m'a fallu au total 6 mois pour devenir assistant commercial, un an pour m'occuper de projets IT, de projets de com, 3 ans pour diriger le marketing et la communication et 4 ans pour être nommé directeur commercial de la boite en question et opérer un 180° autour du bureau devant lequel j'avais été reçu ce 31 mars.

Après, je suis tombé amoureux d'une autre boite qui m'a engagé sans meme un coup d'oeil a mon CV. Du fin fond de Diegem au sommet la tour Generali, avenue Louise, j'ai mis 5 ans.

5 ans pour retrouver les mêmes têtes qu'a la fac de droit, avocaillons et juristes, petit salut de tête dans les acsenseurs avec une drôle d'interrogation dans leurs regards... Et puis un peu moins de deux ans supplémentaires pour être envoyé a Paris, avec ma collection de costumes, de cravates et de chemises de moins en moins cheap.

Ce n'est pas la fin de l'histoire, juste une autre charnière.

Je dois me souvenir que je suis tombé avant de me relever, que j'ai du me relever avant de marcher, que j'ai du marcher avant de courrir et qu'aujourd'hui, risquer de tomber ne devrait pas me faire peur. Voila la seule leçon qu'il faut que je garde en mémoire.

Il y a de cela 4 ans, un consultant finaud lors d'un entretien annuel m'a demandé après m'avoir cuisiné sur mon CV, pourquoi dans mon expérience professionelle je ne citais jamais mes débuts d'indépendant dans ma boite avec mes amis-associés et la période de galère qui précéda mon départ à Miami. Je lui avais répondu que ce n'était pas bien glorieux. Il a eu cette phrase que je ne veux jamais oublier :

"Vous savez, les échecs sont de bien meilleures écoles de vie que les succès inninterrompus. Jamais je n'oserai confier des responsabilités importante à quelqu'un qui ne s'est pas planté, au moins une fois".

Je me souviens à présent que la vie ne s'écrit pas à l'avance, mais qu'elle se décide à chaque pas. Je me souviens à présent que j'ai été malheureux, que j'ai été inquiet mais qu'a aucun moment je n'ai eu peur de vivre.

Je n'oublierais plus.

 

16:07 Écrit par Jorael | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

La morale generale ... C'est que les femmes aiment les cochons... euh pardon. Non, c'est que ce post ci me rapelle un precedent ou Monsieur J se lamentait sur sa triste vie de charlatant. Bon alors qu'attends tu pour changer ? :x

Écrit par : Jolly | 19/02/2006

Baiser Miossec chante à tue-tête et j'ai le coeur à l'envers de l'autre Laurent.
Entre fièvre, peur, haut-le-coeur et envie de pleurer.
Entre regard perdu dans la vague, flashes, battements de coeur.

Laisse tomber les putes et les emmerdeurs, garde tes distances avec les poisseux, trace, oublie le reste.

Jette un oeil dans le rétroviseur de temps à autre et, quand il fait trop chaud, arrête-toi dans la poussière, pour admirer le paysage.

Écrit par : catmey | 20/02/2006

C'est fou hein ! Comme la vie tourne, comme nos pires souvenirs peuvent devenir de bons souvenirs, comment on se construit, pourquoi on s'est détruit. J'aime ta mémoire et ton souci du détail. Je pense que tu es de la race de ceux qui n'oublient pas, et qui savent tirer des leçons des épreuves. Qu'importe la "réussite", c'est l'action que tu mènes qui te mèneras à la satisfaction, et je suis convaincue que dans quelques dizaines d'années tu te retourneras avec fierté sur ton chemin.
Biz

Écrit par : Marirose | 20/02/2006

Merci a tous Ca change, vous verrez, ca change ... :)

Écrit par : Jorael | 21/02/2006

souriant je souris et je ris, j'imagine et je comprends

Écrit par : Raf | 17/03/2006

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