21/09/2006

Envie de moi ?

Recommencer à écrire. Et pourquoi pas ? Taper sans relire. « Poster » sans revenir sur la moindre ligne. Retourner à nouveau se fouiller les tripes et le mou. Plonger en soi, s’y prélasser, s’immerger dans le spectacle total de l’égocentrisme, bien calé dans son fauteuil. Tapisser les murs de ma claustration mentale d’images de moi, de photos de moi, de souvenirs de moi, d’odeurs de moi, de traces de moi, d’émois de moi.

 

Envie de moi, a défaut d’autre chose. Un manque cruel d’ambition, d’imagination, d’appétit pour autre chose que ce gros bout de rien. Envie de moi. Par pure paresse. Envie de moi, de mon grand inconnu intérieur. Mon océan d’incertitudes, inépuisable de surprises. Retrouver le confort douillet de l’obscurité permanente. Salon première classe d’un paquebot qui prend la flotte, hublots grands ouverts sur un horizon de plus en plus penché.  

 

Je me suis laissé partir à la dérive pendant six longs mois. 180 jours, évaporés en quelques instants de conscience. Tout le temps pour moi. Presque aucune trace. Plus qu’une pause, une vraie parenthèse d’oubli. Mes cheveux ont copieusement poussé au point d’en devenir incoiffables. Mes panoplies de cadre cintrés prennent des plis parfumés à la lavande dans une garde robe quelque part a Paris. Ma vie est enfin devenue ce bordel permanent qu’aucune obligation particulière ne vient plus structurer. J’ai erré dans mes deux capitales en jeans, baskets, chemises froissées et vieux cuir râpé pendant une demie année. J’ai réappris la marche du vulgus pecum. J’ai ré apprivoisé les transports en commun, au milieu de cette foule que je croyais détester. J’y ai même fait des rencontres sympathiques qui m’auraient été impossibles, vissé en col cravate sur les sièges en cuir d’une voiture de fonction. J’ai bouffé mon capital licenciement, comme prévu. Je ne me suis privé de rien, sans pour autant commettre de folies irréparables. 

 

Je ne me souviens de rien, ou si peu. Des vacances en couple a Nice. Une nouvelle opération à Cochin. L’apprentissage lent et douloureux du poker. L’arrivée d’un nouveau Georges à l’appart, Sven, élu meilleur colocataire de l’année. Un anniversaire fêté sur deux villes. Que me reste t’il d’autre ?

 

Je relis quelques textes d’avant. Vingt minutes de vies pouvaient alimenter 4 pages entières. Et voila que six mois ont disparus dans un vide brumeux duquel émergent, épars, quelques évènements majeurs, flous, lointains, affadis. L’impressionnante puissance de l’oubli pèse de tout son poids dans l’équation finale : vaut il mieux se souvenir ou pas ?

 

Quand on traverse, sans destination précise, une vie banale d’un pas lent, pétri de paresse, qu’est ce qui mérite d’être retenu ? Quand on a pas connu les bas fond d’Hanoi, les plaines immenses de l’Australie, les forets millénaires de l’Amérique du nord, la vie fauve et musquée des marchés de Bamako, quand les seuls espaces grandioses ne sont perçus que par l’intermédiaire glacé d’un écran ou d’une photo de magazine, quand on est plus que le spectateur passif qui boit le monde, le petit doigt levé, dans les colonnes de la presse ou des milliers de journalistes sont payés pour encourir les risques que leurs millions de lecteurs ne sont pas prêts a prendre eux même, que dire, de quoi se rappeler, que graver dans les sillons gras et humides d’un encéphale bourré jusqu'à la gueules d’anecdotes puériles et de messages publicitaires débilitants ?

 

Qu’est ce qui pourrait bien avoir suffisamment d’importance pour ne pas être effacé, oublié ? Qu’est ce qui marque une vie au point de devenir inoubliable ? De combien de dates et d’événements vous souvenez vous avez une précision photographique ? Le 11 septembre 2001 ? Oui, et après ? le 9 novembre 81 ? Pas mal, quoi d’autre ? Votre naissance ? Ca se précise… Votre mariage ? L’anniversaire de votre femme ou de vos parents, la venue au monde de vos gosses ? De moins en moins facile, n’est ce pas ? 1515 Marignan ? L’appel du 18 juin ? Le débarquement en Normandie ? Quelques autres dates obligées, enfoncées a coups de règles jusqu'à en devenir indélogeables dans votre jeune cerveau de jadis ? Oui, et puis ? Et puis rien… Entre ces sommets, des abîmes de rien, de flou, d’oubli. Jusqu'à avant-hier, impossible de se rappeler sans effort ce qu’on a mangé, ce dont on a discuté, ce qu’on a ressenti.

Alors a quoi bon, tous ces moments uniques, merveilleux, ces petites perles de vies dissoutes en quelques heures dans l’océan sans fond de l’oubli perpétuel ? Rien n’est important, rien n’est suffisement capital pour pouvoir résister a la digestion sans retour du néant qui nous engloutit tous et toutes, qui finira par avaler Jesus, Hugo, Shakespeare, Abraham, Hitler, Kennedy, Ben Laden, Nobel, Bill Gates et consorts, qui viendra a bout des mers et des montagnes, du monde lui-même. Ainsi soit il. Burps.

 

Tels des Cyclopes, nous connaissons parfaitement l’issue. Privilège du vivant conscient : réaliser sa parfaite insignifiance face a l’oubli du monde, pour ensuite tenter de l’oublier elle-même et enfin croire à son importance propre.  

 

Pour des milliers d’entre nous, ça s’appelle un blog.

11:50 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook |