29/04/2007

Aimer si mal

Bruxelles le 29 Avril 2007

 

 

Ca s’est passé dans la voiture. Apres avoir tenté d’obtenir de moi autre chose qu’un soupir agacé ou qu’un « oui » automatique, avec toute la prudence d’une démineuse habituée a ce que mes humeurs lui explosent au visage, elle a dressé un constat, sous la forme d’une longue phrase qui résumait a elle seule l’épuisante relation merdique que je lui faisais subir depuis de longs mois. Elle vous dirait qu’elle choisissait certainement de la subir elle-même, et c’est une de ses qualités les plus absolues, une déformation professionnelle de psy, que de toujours se remettre en cause plutôt que de vouloir absolument faire peser la responsabilité des torts sur les épaules d’autrui. Mais là, en l’occurrence, il faut l’avouer, je lui faisais vivre par inertie un étouffement affectif lent et cruel depuis trop longtemps.

 

« De toute façon a quoi bon tu n’es plus amoureux » a-t-elle conclu, en regardant le plus loin possible en avant dans cet interminable tunnel. J’aurais pu lui prendre la main, ou protester encore une fois en lui caressant la joue, j’aurais pu lui répliquer, sans vraiment mentir, que je l’aimais sincèrement. Mais je n’en ai plus trouvé la force. J’ai laissé le silence de l’habitacle glissant sous la ville répondre à cette ultime question déguisée en fausse déclaration. Combien de fois n’ais-je pas moi-même tenté d’affirmer mes pires craintes dans l’attente angoissée qu’on les démente… Mon silence voulait dire « non, je ne suis plus amoureux de toi et tu sais que je suis beaucoup trop lâche pour te l’avouer en face ».

 

Je n’ai pas eu besoin de quitter les yeux de la route pour voir ses larmes rouler sur ses joues douces, parsemées de jolies taches de rousseur. Je connais d’un tendre par cœur les pleurs de cette femme que j’aime si mal. J’ai senti en moi l’urgent besoin de réparer immédiatement le tort que je venais de lui faire. Dans ces instants là, mon cœur se remet brutalement a fonctionner. Des émotions me submergent. L’envie de l’embrasser, de la serrer contre moi, d’étouffer ses pleurs dans une tonne de câlins. Oui, je me sens coupable de la blesser si fort, je me sens coupable de ne pas avoir su terminer moi-même cette histoire condamnée depuis longtemps, d’avoir laissé, comme toujours, l’érosion s’occuper de nous séparer.

 

Confusément, je sais que je ne désire pas moi-même que nous nous quittions. Mais je ne puis rien lui offrir d’autre. Je lui refuse d’hypothétiques enfants ou même le moindre espoir de cohabitation depuis si longtemps, je la touche si rarement, elle, au corps et au cœur faits pour l’amour. Je l’aime, merde, mais je l’aime si mal.

 

Pourtant, je voudrais qu’elle soit toujours la, avec ses yeux clairs et ses cheveux dorés, a m’aimer sans rien dire, a effleurer de ses doigts la peau de mes épaules quand je dors, a rire d’elle-même quand elle lâche une bêtise, a exercer en permanence pour moi cette vigilance inquiète qui m’agace tant, a m’aimer sans condition, avec toute son immense générosité, sa patience infinie, sa gentillesse sans borne… Mais je la tue, je la laisse mourir à petit feu. Il faut que je la laisse partir, que je lui ouvre la porte de cette cage dans laquelle je devrais moisir seul.

Je réprime un sanglot puissant. Nous sortons du tunnel. La lumière féroce de cette fin avril revient mettre le feu à ses cheveux. Et je la trouve toujours aussi jolie.

 

J’ouvre enfin la bouche pour lâcher d’une voix douce et grave « Alors il faut qu’on arrête ». « Oui » me répond-elle, « il faut qu’on arrête ». Merde ! merde, merde, merde. Je n’en ai pas envie. Merde. J’oublie tout à coup tout ce qui m’insupporte pour ne plus voir qu’un fait horrible : ca y est, c’est vraiment fini. Les « mon n’ours » murmurés dans mon cou, le poids de sa tête sur ma poitrine quand elle s’endort a la moitié du film, ses mains baladeuses que je réprimais trop, son rire de gosse, ses fringues hippie bohème, sa douceur, sa tendresse, son amour, mon amour, c’est vraiment fini, ça se passe là, en vrai, dans cette putain de bagnole, arrêtée maintenant à quelques pas de chez elle.

 

Sa main, sa main si avide de moi il y a encore quelques heures, sa main fuit désormais la mienne, ses yeux délavés sont remplis de larmes, les miens s’embrument subitement. J’aimerais qu’elle me pardonne de ne pas pouvoir lui donner ce qu’elle désire, un avenir, un toit, des gosses… Mais je sais qu’elle me rétorquera qu’il s’agit de mon choix, de ma décision d’enfant égoïste, conforme au personnage de « vilain petit canard » que je me suis constitué depuis si longtemps, que je pourrais la rendre heureuse si je le voulais… Et elle aurait raison… Comme souvent.

 

Je ne veux pas qu’elle parte. Je veux que le ciel me rende éperdument amoureux d’elle, me permettre de lui offrir ma vie sur un plateau, pour faire lui donner cette vie belle qu’elle mérite plus que moi, plus que la plupart d’entre nous. Mais non, j’ai juste permis a l’histoire de se répéter et c’est une autre page que je viens de tourner… Ou plutôt non, de déchirer et de froisser, comme toujours. Un peu moins peut-être, puisque j’ai respecté cette relation au point de ne commettre aucun impair, pour une fois, pas même de mensonge, ni de flirts absurdes. Pas de violence non plus, quelques rares disputes monocordes toujours vite réglées…

 

Mes larmes coulent en silence a présent, alors que se bousculent en moi toutes ces absurdités. Elle a disparu, s’est engouffrée chez elle. Je n’ai pas encore démarré. Je me hais d’essayer d’atténuer ma monstruosité avec cette conscience faussement propre. Je ne l’ai pas trompé physiquement, certes, mais je nous ai leurré tout le long, en parfaite connaissance de cause. Comme toujours, j’ai refusé de voir les conséquences possibles, en coupant net toute volonté de projection dans l’avenir. Négligeant et fier, j’ai, comme d’habitude, affirmé avec candeur que je voulais vivre au jour le jour… Je me rends compte a présent qu’il ne s’agit pas d’un mode de vie honorable, juste d’un déguisement de luxe pour une lâcheté sans bornes.

 

Je repars enfin, le cœur brisé et débordant de haine a mon égard. C’est alors que Dépêche Mode m’achève sur Question of Lust et que je me mets a chialer a gros bouillons.

 

 

 

Fragile
Like a baby in your arms
Be gentle with me
I'd never willingly
Do you harm

Apologies
Are all you seem to get from me
But just like a child
You make me smile
When you care for me
And you know......

It's a question of lust
It's a question of trust
It's a question of not letting
What we've built up
Crumble to dust
It is all of these things and more
That keep us together

Independence
Is still important for us though (we realise)
It's easy to make
The stupid mistake
Of letting go (do you know what I mean)

My weaknesses
You know each and every one (it frightens me)
But I need to drink
More than you seem to think
Before I'm anyone's
And you know......

It's a question of lust
It's a question of trust
It's a question of not letting
What we've built up
Crumble to dust
It is all of these things and more
That keep us together

Kiss me goodbye
When I'm on my own
But you know that I'd
Rather be home

It's a question of lust...

21:13 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

Commentaires

en toute sincérité à propos de la forme : je le dis très, très, très, très sincèrement, parfois j'aimerais être capable d'écrire comme ça. Maintenant à propos de ce que tu racontes, si tu en éprouves le besoin, l'envie et l'occasion, tu sais comment me joindre hein...

Écrit par : Somebaudy | 29/04/2007

Quelcon !!! Je n'aime ni le fond, ni la forme!
mais c'est le droit de chacun de foutre sa vie en l'air, donc pourquoi n'y aurais-tu pas droit?
Toutes mes condoléances

Écrit par : vioc | 01/05/2007

pourquoi certains se refusent le bonheur?...
C'est ce que je me demande depuis deux jours, depuis qu'il m'a dit qu'il acceptait une mission à l'étranger parce qu'il "n'arrive pas à m'aimer comme il voudrait m'aimer"....

Écrit par : | 02/05/2007

Pourquoi certains se refusent le bonheur? C'est ce que je me demande depuis deux jours, depuisqu'il m'a dit qu'il acceptait une mission à l'étranger pr 2 ans par ce qu'il "n'arrive pas à m'aimer comme il voudrait m'aimer et comme je devrais l'être"....

Écrit par : | 02/05/2007

Parfois, c'est mieux... Même s'il n'y a jamais de solution idéale.

J'espère juste que tu ne le regretteras pas comme je regrette certaines choses des années après en me rendant compte de ce que j'avais, parfois l'on regrette d'être égoiste et de ne pouvoir, malgré sa propre violence intérieure, ne rester qu'un éternel adolescent.

On peut toujours résoudre les choses.

Écrit par : MrP_MrF | 07/05/2007

Tss... merde alors! Ooooh! Même si je m'y attendais, lire cela me fait mal! Soit ce n'était pas the one pour toi, soit tu as décidé de toujours vouloir quelque chose d'inaccessible et de refuser ce qui s'offre à toi (trop facile! Ce que tu aimes, c'est conquérir ce qui semble impossible à avoir). Bref, il est trop tôt ou trop tard pour ce genre de vilaines analyses, désolée pour ça.

Je t'embrasse, j'espère que tu te sens bien, même si je sais que tu souffres.

A bientôt j'espère! (je passe super rapidement à Bruxelles bientôt, tu crois qu'on peut prendre un verre?)

Mademoiselle Mel

Écrit par : Mel in London | 08/05/2007

Essai encore Essyer et si.... en sortir aussi !

Écrit par : The K | 15/05/2007

Dutronc j'aime les filles... tadah tadah... j'aime les filles...

Relance le 45 tours sur ta platine, il se passera bien quelque chose.

C'est étrange mais je me disais bien que je te trouverai ici...
A tout de suite

Écrit par : catmey | 27/06/2007

ces derniers jours, j'aime venir me rouler dans ton cynisme lors de mes soirées d'insomnie négative. Même pas le courage de me laisser tomber dans une vraie dépression. aux hasards des postes, je lis. En écoutant robert smith chanter la réalité d'une tristesse universelle enveloppante, réchauffante même si sans espoir.

Écrit par : N | 15/01/2008

Pourquoi les gens qui se sentent mal écrivent si bien?
Pourquoi ne pas dire au lieu d'écrire?
Pourquoi ne pas être heureux au lieu de faire souffrir?
Le bonheur est un choix.
A toi de faire le bon.

Écrit par : Lun@ | 23/05/2008

Voilà bien longtemps que ce texte a été posté et je regrette de ne pas l'avoir trouver avant d'avoir oser espérer. Je tiens à dire qu'il est magnifiquement écrit. J'ai été profondément touchée et émue car je retrouve le parfait portrait de ma relation. Je connais toutes ces pensées par cœur car ce sont les siennes (j'ai même dû vérifier plusieurs fois si ce n'était pas lui qui avait écrit). Si seulement les choses pouvaient être plus simples...

Écrit par : Dan | 29/06/2010

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