05/07/2007

Joyeux Anniver - Sales

 

Vendre. Bon qu’à ça. Dix Ans que ça dure. Dix Ans de tchatche, de baratins, de léchage de rondelles en tout genre, de la plus serrée à la plus puante. Dix Ans à essayer de convaincre mon orgueil idiot et ma morale vérolée que j’améliore la vie de mes « partenaires », que je donne du travail a mon entreprise du moment, qu’entre client et maquereau, la pute que je suis a une réelle utilité sociale. Dix Ans à serrer des pognes, à répéter des « bonjours » à la chaîne, à chercher des adresses, à maudire des plans, à s’excuser d’être en retard, à lire des revues dans des halls, des lobbys, des salles d’attente avant que ma proie daigne me recevoir, Dix Ans à supporter des musiques débiles de transit entre postes de téléphone, de l’électro minimale deux bits aux messages corporatistes affligeants (avec, palme d’or, une reprise « entreprise » de « Belle Belle Belle » de Cloclo, en passant par des heures et des heures de Bach, Mozart, quelques centaines de bouts de saisons de Vivaldi, des gynécées de pétasses synthétiques qui me promettent en boucle qu’on recherche mon correspondant ou que quelqu’un va bientôt s’occuper de mon appel, et puis, finalement, oh bonheur, quelques bonnes plaques de Jazz, rarissimes, heureuses, éparses dans ce flot de vomi auditif qui se déverse chaque jour dans le creux de mes oreilles. Dix Ans à passer tous les barrages, à démonter tous les prétextes, à poursuivre, à harceler même ceux qui osent résister, ceux qui tentent de me refuser le sacro saint rendez vous, dix ans a embobiner au téléphone l’assistante de machin ou la secrétaire de truc pour pouvoir enfin l’avoir en direct. Dix années de ramassage d’objections, des monceaux, des tonnes, des quantités incommensurables d’objections, de « Non » sous toutes ses formes, dans toutes les couleurs possibles et imaginables que permettent le langage humain…  Et dix ans sur la route, Dix Ans de sandwiches dégueus dans la bagnole, de clopes dans la bagnole, de boissons dans la bagnole, de coups de fils dans la bagnole, de prise de notes et de rendez vous dans la bagnole, à un point tel que je peux à présent becqueter un big mac avec la boite autour sans faire la moindre tache sur ma chemise, en même temps que je téléphone a un prospect pour lui caser un argumentaire et que j’encode une adresse sur mon gps alors que je dépasse de 40kmh les 120 autorisés et que je double un poids lourd en tournant mon volant du genoux. Et j’ai heureusement arrêté de fumer. Dix Ans de portes poussées, de promesses faites, et pas forcément tenues, d’offres signées, de sourires à la con. Dix ans a mater de la réceptionniste, de la secrétaire de direction, de la bonne Manageuse aux dents longues, Dix Ans a fantasmer sur des jupes tailleurs et des ascenseurs en panne, Dix Ans, a faire semblant d’y croire pour deux, ou plus si affinités, a faire le guignol, a jouer les hyper motivés de la grosse commission, à croire et faire croire, Dix Ans à vendre, Dix Ans déjà vendus.

 

Et tout ça pourquoi ? Par ce que je ne sais rien faire d’autre ! Par ce que la tchatche, le rapport social, la décontraction et surtout l’imposture, c’est mon truc. Par ce que le verbe m’a toujours permis de me tirer de toutes les situations ; examens oraux, drague, obtention de faveurs ou, au contraire, évitement de sanctions, par ce que le verbe m’a permis de me reposer pendant des années la ou les autres peinaient. Je paye a présent. J’ai la vie facile, mais mon ego est creux, sec, friable. Je n’ai pas de conviction. Je sers une entreprise contre de l’argent. Je n’ai pas d’honneur. Je l’ai vendu. Son espace est a présent occupé par les valeurs des entreprises pour lesquelles je travaille.

 

Un métier facile en vérité. Une bonne tête et un peu de tchatche, pas un physique de vainqueur, non, l’Apollonisme est plutôt une tare chez les hommes dans la vente. On se méfie des trop beaux, des trop intelligents. Mon gentil faciès un peu niais, mais pas trop, mes petites rondeurs perceptibles sans être insultantes d’inesthétisme, ma voix grave et rassurante, toujours emprunte de douceur et d’un soupçon d’humilité (en clientèle j’entends) me permettent de passer facilement en dessous des barrières, non pas par angélisme mais bien par inoffensivité. Et voila le parasite logé dans son biotope idéal. Apres, c’est juste une question d’entretien. Un peu de discipline et on devient indélogeable.

 

C’est un job facile que personne ne veut faire. Le tapin. Les profession techniques par défaut, handicapés de la relation sociale, ne peuvent pas en assumer la dimension humaine. Les Elites Managériales refusent obstinément (sauf pour le TOP 5 des meilleurs clients) de s’abaisser au point de cirer des pompes, les Universitaires, mus par une passion certaine et l’illusion générale d’une destinée exceptionnelle évitent de s’y mouiller, quand aux administratifs, leur aspiration a la sédentarité n’y résisterait pas. Alors on nous regarde passer, en costumes griffés, jolie montre, accessoires nomades chics et chocs, voitures payées… Comme une pute de luxe, tour a tour, je dégoûte, je suis décrié, je fascine ou je suis plaint…

 

J’essaye de me rappeler d’un temps ou j’avais des désirs positifs, des envies de projection, quelque chose qui aurait pu ressembler a de l’ambition… Mais après Dix Ans de cette vie, je n’aspire plus qu’a pouvoir enfin tirer la gueule tous les jours, sans être obligé d’être faussement gentil, serviable, attentionné, positif, enthousiaste, motivé, super extra nicely over compétant. Etre aimé pour ce que je suis, et plus jamais pour ce que je représente. Ne plus jamais être obligé de tricher, d’influencer, de faire la belle ou le beau, cesser, bon sang, l’imposture.

 

Malheureusement, je n’ai pas d’autre talent valorisable à hauteur de mon salaire actuel. Si je veux vivre la vie que j’aime, patachon, dépensier, consomaniaque, inconscient, entrée-plat-dessert dans des restau ou la carte n’est pas plastifiée, mojito-champagne plutôt que bière pression, bar lounge plutôt que disco club de province, plutôt trop de chemises italiennes que trop peu de tshirts mélange coton-polyester, plutôt célibataire charmeur que bobonne labrador, bref, plutôt trop que peu, il faut bien que je continue a user de mes charmes de péripatéticienne pour cadre…

 

Je me plais à penser que j’ai encore une morale par ce que je refuserais sans doute de bosser pour des fabricants d’armes ou des distributeurs de tabac, mais après tout je sais très bien, a force de vendre, que c’est juste une question de prix. Mes années à venir, celles qui sont encore à vendre, sont à qui les voudra, pour quelques zéro de plus. J’irai au tapin pour vous, je vous ramènerai vos clients, ils payeront leurs factures sur le coin de la table de nuit. Je suis vendeur, donc forcément vendu.

17:18 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Vendu, peut-être... ...mais toujours aussi talentueux, contente de te (re)lire.
Amicales pensées

Écrit par : Nath | 05/07/2007

à voir ... "thank you for smoking"... ;-)

Écrit par : nokanhui | 05/07/2007

Peut-être... Mais ne pousses-tu plus jamais le fameux "yesssss" lorsque tu ressors après un match d'une heure le client serré, bouclé, scellé après sa signature sur un bout de papier ? :-)

Écrit par : MrP_MrF | 08/07/2007

salut chouette blog!
tu vends quoi au fait?

Écrit par : abacus | 16/07/2007

°] Par contre ,tu
te vends bien .

Écrit par : Melo | 25/07/2007

... Pas toujours facile de positiver! Reste confiant en toi-même...

Écrit par : angela | 04/08/2007

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