04/12/2007

Le Pantin Menteur

 

 

Lorsque j’ai compris le pouvoir du mensonge, j’en ai évidemment abusé. Depuis tout petit.

Quelle magie, que celle de l’imagination et du langage, de l’attitude, du jeu. Le menteur est ivre de sa puissance. Elle peut distordre la réalité, la courber dans le sens de ses désirs, de ses impératifs. Un peu d’audace et plus rien n’est désormais impossible. Tout parait simple. Tout est à inventer !

Poussée à un certain degré, cette discipline devient une science. Le menteur évolue vite. Il commence a comprendre les mécanismes de la conviction, les systèmes complexes d’écoute et d’attente. il crée des mensonges sur mesure, qui ont la couleur et le parfum qui correspondent aux gouts de la personne a convaincre. il apprend la délicatesse, la finesse.  Il s’attache à rester vague et détendu, tout en conservant en réserve, en cas de besoin, une histoire bien ficelée, riche en détails, maintes fois répétée dans un petit coin de l’encéphale. Mieux encore, il use d’auto persuasion, pour que le mensonge devienne sincère. Enfin, stade ultime, ça devient un art, un art que le menteur s’approprie, en réutilisant les mêmes motifs, les techniques les plus éprouvées, quelques touches de génie… Et la vie devient un spectacle, avec un public vaste comme le monde et chaque jour un nouveau rôle a tenir.

Que ne me suis-je inventé et réinventé. Que n’ais-je point triché sur mon âge, mes notes, mon nom, mes gaffes, mes motivations, mes négligences. Rien ne me manquait. Je pouvais puiser à loisir dans l’immense réservoir de tous les mensonges possibles. Des fables, des histoires, a foison. Je me suis inventé des amis, des flirts, j’ai poussé, avec succès, mon âge aux limites du crédible, je me suis forgé des bagarres, des drames, des moments de gloire. J’ai réussi a éviter dans l’ensemble un nombre impressionnant de fâcheuses conséquences, de punitions, de mesures de coercition.  

D’autre part, j’ai aussi rencontré les revers du mensonge. Les bourbiers dans lesquels on s’enfonce inexorablement, à la surenchère. Les mensonges Boomerangs qui vous reviennent des mois plus tard en travers de la gueule. Les mensonges éventés, par excès de confiance ou de confidence, l’arroseur arrosé, le traitre trahi.

Etais-je vraiment devenu un manipulateur ? Pas vraiment, si ce n’est de moi-même. J’ai menti pour me valoriser, ou pour me défendre, jamais pour faire du mal à autrui. J’étais juste à la recherche d’un personnage, plus beau, plus fort, plus intelligent que moi. Je me sentais laid vide et creux. Il fallait que je m’invente. Et je l’ai fait, jusqu'à ce que la vie me remplisse.

Peu a peu, année après année, en empilant les expériences, les aventures, les amours fulgurantes, les déceptions, les voyages, les épisodes, je me suis rempli. Le mensonge a peu a peu disparu de mon arsenal. J’ai arrêté de me maquiller, la vie était en train de me gratifier de marques indélébiles qui prouvaient mon individualité, mon originalité. Plus besoin d’inventer une vie, la mienne devenait, au dela de mes espérances, une histoire captivante. Et puisque j’avais appris a raconter des fables avec une formidable intensité, j’arrivais a rendre ma propre histoire encore bien plus passionnante.

Cependant, on ne se défait pas aussi simplement du mensonge. Le réflexe reste. C’est si simple, au moindre retard, à la moindre incartade, pour n’importe quel foirage odieux d’avoir recours au mensonge a nouveau. C’est si gai de pouvoir inventer n’importe quoi plutôt que d’assumer simplement. Quel frisson même de pouvoir se sentir impuni et puissant. Quelle tristesse également, quand on y pense. Quel enfermement. De temps à autres aussi, j’ai la tentation d’user du mensonge pour faire le bien, pour éviter la douleur, la souffrance.  Comme on ment a un enfant.

J’ai décroché. Maintenant j’avoue. Cette franchise nouvelle me permet de me sentir enfin en adéquation avec mon entourage. J’y trouve aussi un formidable levier d’amélioration. J’essaye de ne plus poser d’actes contraires ou idiots qui m’amèneraient a mentir plutôt que de devoir les assumer. Parfois je me trompe moi-même.  Stupide autruche. Sans doute ne serais-je jammais capable d’affronter ma propre réalité en face.

Paradoxalement, je n’ai plus la faiblesse d’exiger des autres la vérité. J’admets également qu’on puisse me mentir. Je demande juste à ce qu’on le fasse bien, avec assez de talent que pour me berner complètement.  Car entre l’ignorance et la souffrance, je choisis bien sur … l’ignorance.

 

 

15:41 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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