10/12/2007

Liquéfaction

Et tombe la pluie. Dans la pénombre jaune et luisante des nuits Bruxelloises. J'ai un chapeau. Larges bords. Feutre noir. Je peux me tenir la tête droite. Protégé.

Je sors du SuperMercado, un peu parti. Deux heures du mat. Mon sang charrie du bonheur brut, teinté de vins et de fumées. J'ai deux cent mètres à faire, seul, dans la nuit. Sous la pluie. La rue est vide. Je respire l'air frais, un vif parfum d'embruns.

L’univers sonore a basculé à l'instant où j'ai fermé la porte du bar. Le flamenco en sourdine, le tintement des verres, les voix chaudes des amis ont brusquement fait place a la solitude parfaite du silence humide. Le silence de la pluie.

Mes oreilles sont immédiatement prises en otage de cette cacophonie discrète. Elles décomposent ; Tendu dans le fond, un rideau, le bruit grave et régulier de la pluie lointaine, dense, ininterrompue. Un roulement grave, puissant, permanent. Sur ce velours, court l'aigu du ruissellement, dans les gouttières, le long des trottoirs. Une cascade joyeuse de rires de fifrelin. Petits gloussements amusés répétés en rythme, sans discontinuer. Puis les « gloulous » des égouts qui dégorgent, des corniches bouchées, rond et épais, soudain, rare et long, un son de fin de saturation, comme on libère enfin un bruit trop longtemps coincé. Il y a aussi le clapotis irrégulier des lampées qui chutent dans les flaques improvisées un peu partout. Et les solos de grosses gouttes molles, tombées sur l'acier sec d'une buse de passage, le claquement chaud et costaud d'un impact métallique. Enfin, au milieu de l’orchestre, sur les bords de mon chapeau de feutre, je savoure le bruit mat des larmes qui s'écrasent et scandent ma marche, m’invitant a l'abandon, dans ce monde liquide, du ciel aux enfers.

Noire, jaune et luisante, la rue détrempée brille comme un veux whisky. Je n'ai plus envie de rentrer. Je voudrais que la pluie me lave de tout. Me lave d'être moi, me dissolve pour de bon dans l’oubli sans retour du fluide, de l'écoulement rectiligne et naturel. Je n'ai plus envie de rentrer. J'ai envie de fondre,  là, avec tous mes moments de bonheur plein la cale, mes souvenirs à ras bord, glisser, à même le sol, suivre la course fraiche et folle de l'eau éternelle pour m'oublier dans la plus parfaite liquéfaction.

15:08 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Ambiance polar tres réussie sur ta nvelle mise en page.
C'est le code couleur de la série noire.
lunettes noires, imper, caniveau, zinc usé, alcool, volutes de fumée ...
le ton est donné.
mais, un quotidien "décadent" peut il vraiment se présenter comme "plat" ?
... par timidité peut être...

Écrit par : nokanhui | 13/12/2007

Super le nouveau look!

Écrit par : Nath | 14/12/2007

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