22/01/2008

L'Irrésistible Appel de la Nature (Profonde)

Si j’en crois ce qu’on ne cesse de me répéter, lors de mes belles grandes phases de déprime, rater sa vie, c’est d’abord et avant tout rater sa propre rencontre. On pourrait donc se permettre d’être en rupture complète avec les schèmes et les standards balisés de la « Réussite » à condition d’avoir trouvé, en soi, sa nature profonde, et d’agir en respectant ce guide interne.

Ca me plait bien. C’est relativement facile à dire. C’est sobre, à mi chemin entre le New Age qu’on nous promet depuis des décennies et une logique de renfermement sur soi, masturbatoire et consumériste, de plus en plus à la mode. C’est presque un slogan : « Sois toi-même, juste fais le » ou une sorte de lafontainade moderne : « Le pot de faire contre le pot d’être ». C’est même vendable (pardonnez ma déformation professionnelle). Pour me promener un peu dans les mondes vitrifiés, luxueux et éminemment solitaires du management, je peux vous assurer que bon nombre de gourous ont troqués leur djellabas et leurs pendentifs mystiques contre un complet Armani, un Blackberry et un programme grand voyageur sur quelques compagnies aériennes pour aller dispenser la bonne parole dans le petit monde dispersé des Elites et les amener en douceur sur la voie du « développement personnel » contre monnaie sonnante et trébuchante. Ces apôtres nouveaux de la maïeutique répandent autour d’eux l’illusion que le paradis terrestre est « en soi » et qu’en creusant (avec les bons outils, justement vendus à la boutique) on finit forcément par tomber sur son petit Yoda intérieur qui vous réconciliera avec la Vie et la Force de l’Univers, tatataataaaaam. We are so uniiiique.

Je recommande pour ma part, à toute personne désireuse d’éprouver du bonheur intérieur, de commencer par se stimuler la prostate, le point Gé ou le col de l’utérus. Ca ne coute rien et ca marche à tous les coups. Et on vivra tous vieux et heureux avec un doigt profondément carré dans le fion. Vive la nature. Pardonnez mon Ironie.

Et puis après ? Existe-t-il vraiment une nature profonde humaine ? Est-elle relativement commune ou totalement individuelle ? N’est ce pas simplement un autre leurre qu’on s’agite devant l’esprit pour oublier notre condition de mammifère supérieur mortel et décrépissant ? Pas moins idiote mais bien plus présentable, tendance, hype même, que les mono ou polythéismes qui pullulent depuis que l’homme nouveau ne se contente plus simplement de satisfaire ses petits besoins primaires ? Desproges me disait encore hier soir que l’intelligence était le seul outil qui permette à l’homme de mesurer l’étendue de son propre malheur. N’est-il  pas fondamentalement plus rassurant de se persuader de l’existence d’un chemin, d’une identité profonde à rencontrer ? Ego Sum Deus ?

Si l’un ou l’autre d’entre vous arrive à m’affirmer que la Nature Profonde existe, je me ferais un plaisir d’entamer avec lui un dialogue plein de questions. Je promets en outre d’être gentil, poli et bien élevé.

Et si ma nature profonde était en fait pleinement déjà réalisée ? Si je découvrais en creusant quelques galeries entre ma conscience nauséabonde et mon inconscient pestilentiel qu’en fait, j’ai la nature profonde du bon vivant jouisseur ? De l’égoïste onaniste ? Du dépressif mondain ? De Monsieur Loyal au pays des grands cyniques désabusés ? Et si j’étais, en fin de compte, exactement ce que je souhaite être ?

Je me rappelle d’une de mes rares séances de psy. J’avais fait la liste des 15.000 raisons qui faisaient de moi un Imposteur au quotidien, dans ma vie professionnelle. Elle m’avait répondu, en souriant, qu’après 10 ans de ce régime, je pouvais au moins avoir une certitude ; celle d’être un bon imposteur.

De même, je lis ou j’entends souvent des invitations qui me sont faites a « laisser tomber le masque », cesser de jouer les « animateurs » pour les autres, afin d’être enfin vraiment « moi ». Et si c’était «moi », justement ? Pourquoi voir des masques alors que je me sens toujours à vif, à visage découvert ? Pourquoi me demander de moins solliciter le devant de la scénette, alors que la majeure partie de ceux qui me le conseillent se bidonnent dans la salle et me poussent au rappel ?

Lorsque je regarde froidement ma vie, je me dis qu’en fait, j’ai exactement tout ce que j’ai souhaité. Une existence de grand gamin attardé, la capacité de me faire plaisir sans trop me limiter, une tendance assumée à me polir ou me démolir l’égo en fonction de l’humeur du jour. J’ai voulu des filles, je les ai eues. Je voulais des amis fidèles et passionnants, je les ai eus. Je voulais un peu de blé, un grand appart, un cabrio, un écran géant, une playstation, de la déco rouge seventies, je les ai eu. J’ai voulu aimer, j’ai aimé. J’ai voulu rire, pleurer, jouir, avoir peur, et … je me le suis offert. Ais-je été jusqu'à désirer mes petites tumeurs dans la vessie ? Probablement. Je ne sais pas encore bien pourquoi ni comment, mais quelque part, même si je me suis retrouvé profondément bouleversé, ébranlé et dérouté, je n’ai pas été surpris pour autant. Les détenus isolés en QHS s’automutilent pour éprouver des sensations qui leur prouvent leur existence. Aurais-je fait de même ?  

La nature profonde de l’homme est d’être biodégradable. Avant cette issue, il n’a aucune autre mission que de satisfaire les exigences du vivant ; boire, manger, éliminer, dormir, se reproduire. Le reste est, selon moi, un vaste catalogue de fioritures qui permettent d’enjoliver cette dynamique de base. Il se donne un rôle. Il passe le temps qui le tue plus qu’il ne tue le temps qui passe. Il se rassure. Il s’offre des sensations. Mais l’inéluctable rideau finit toujours par tomber au bout de l’un ou de l’autre acte, et ensuite, on vide les « planches » pour laisser la place, plus ou moins nette.

A moins que ?

Y’a-t-il un Dieu dans la salle ?

11:59 Écrit par Jorael dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

deux expériences intéressantes:
livre : thierry jansens "le travail d'une vie".
ciné : Into the wild de sean penn.

je crois en une vérité qui transcende le reste. "Dieu?" je ne sais pas, chacun l'appelle comme il veut. "vérité" "vie" "souffle universel"

c'est plus fort que moi. Je crois en un lien unificateur au milieu de ce chaos.

où ai-je lu qqch qui disait un truc du genre :je ne peux concevoir un sens à la vie que en me rappelant que je fais partie de l'humanité. (martin gray)?

bref, un peu crevée et alcoolisée. pensées pas très nettes mais je crois que on peut trouver un semblant de sens à ce que je viens d'écrire. !

Écrit par : N | 26/01/2008

mouais... première expérience plus mitigée en avançant dans le livre... un peu trop mielleux à mon goût finalement. bref, je tempère mes pensées d'ivrogne de l'autre jour.

juste une petite citation du début de ce livre :
« L’homme doit seulement découvrir qu’il est solidaire de tout le reste. » Théodore Monod (tout se recoupe finalement)


Écrit par : N | 31/01/2008

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