| Je craque pour de bon. Ca s’est passé chez ma mère, lors du diner de famille bimensuel. Mon frère était là. Il parlait de son questionnement sur la réelle autonomie de la volonté de l’être humain, mise en regard des conditionnements, des hasards de la vie, de nos instincts animaux, de l’éducation, du milieu. Il parlait si bien, de Husserl, de Kant, du « JE pense » qui devrait etre rendu en terme de « CA pense », puisque le « je » induit l’idée d’une prise volontaire sur le déroulement de la pensée… Bref. J’ai essayé d’ajouter quelque chose. Essayé, oui. Ceux qui me connaissent savent quelle place je peux prendre lorsque j’ai envie de dire quelque chose, qu’importe si il s’agit d’un bon mot, d’une vraie participation à la réflexion, ou de la pire des stupidités, qu’importe aussi le nombre de participants, leurs qualités, leurs verves. En général, j’impose. Mais là, à ce malheureux moment où je rassemblais mes mots pour essayer de dire quelque chose, Ka était en train de débarrasser la table et ma mère ne m’écoutait plus, tout affairée qu’elle était à l’aider dans sa tache ingrate. J’aurais pu marquer une pose. Prendre un souffle, attendre quelques misérables secondes et reprendre. Non. J’ai craqué. J’ai senti les larmes et les sanglots se libérer d’un endroit immense et terriblement douloureux planqué loin très profond au-dedans. J’ai à peine eu le temps de me lever, de retenir cet attentat, en serrant les dents, comme on s’empêche de vomir, quelques instants de plus, avant de trouver le salut d’un sanitaire libre. J’ai fui. Embrassé tout le monde. Juré en quelques mots a la voix brisée que j’étais fatigué, pas très en forme, que j’étais désolé… Ma mère a essayé de me barrer la route sans pouvoir me retenir. Je me suis retrouvé dans la rue, puis dans ma voiture, que j’ai démarrée, au plus vite, alors qu’enfin jaillissaient des larmes et des plaintes retenues depuis trop longtemps. J’ai roulé en pleurant horriblement fort. Comme depuis longtemps je n’avais plus pleuré. J’ai gouté dans mes vagissements toute la douleur, toute la peur, toute la solitude qui sont enfermées depuis toujours au creux de mon être. Ma honte me sortait par la gorge, ma souffrance s’écoulait sur mes joues, ma trouille me secouait les épaules, en cadence. Pour ne pas laisser les miens dans l’embarras, J’ai composé d’une main un long SMS : «je suis absolument désolé. Ca n’a rien a voir avec ce soir. Je ne vais pas bien. Je crois que je suis gravement déprimé depuis déjà un bon moment. Je ne trouve ni la force de l’admettre vraiment ni le courage d’en parler et encore moins avec vous que j’aime. J’ai de plus en plus de mal et de honte a assumer ce que je suis et tout ce que je ne serai jamais. Pardonnez-moi cette sortie mais je ne voulais pas craquer devant vous. Bonne nuit. » A peine avais-je reçu les premières réponses pleines d’amour que les larmes me revinrent de plus belle. J’étais déchiré. Brisé. Abattu par tant de tristesse. Oh bon sang, que ca fait mal. Je me regarde en face et j’ose pourtant à peine toucher a ca tellement c’est pénible. Mais il faut que j’y aille, il faut que j’empoigne ce truc une bonne fois pour toute et lui faire face. Mon problème est simple : Je me hais. Je me hais depuis si longtemps. Chaque jour que Dieu fait, je le commence dans la haine de ce que je suis. Dans le mépris le plus complet. Chaque matin, mes premiers mots conscients sont des insultes a mon encontre. Je me maudis d’être encore en retard, aussi paresseux, aussi gras. Je me hais d’avoir accepté ma vie sans jamais chercher à la changer, d’exercer un métier que je dégueule, qui ne me rapporte aucune autre satisfaction que de l’argent a dépenser connement et une minuscule respectabilité uniquement liée à mon pouvoir d’achat. Je me hais d’avoir gaspillé et laissé mourir mes talents et mon intelligence par paresse, par manque d’ambition, d’envie. Je maudis ma laideur comme j’exècre les artifices qui me servent à la rendre digeste, du moins a mes yeux. Je me déteste de n’avoir rien à apporter à quiconque, d’être si superficiel, si creux, si lâche, si vite satisfait. Je me hais d’avoir fait de ma vie une salle de jeu puérile, dans laquelle je me distrais, je me prélasse et je m’aconnis chaque jour d’avantage. Je me déteste avec mes costumes d’imposteur, mes cravates de faux cadre, mon cabrio de pseudo golden boy alors que mes comptes passent leur vie dans le rouge. Si au moins j’étais un vrai requin, je pourrais avec satisfaction voir s’accumuler des paquets de fric en compensation d’une quelconque vraie vocation. Mais non. Je vivote grand train, sans rien mettre de coté. Je préserve juste l’image. Ma motivation est totalement feinte. Mon engagement n’est que le corolaire immédiat de la taille du paquet de fric et de la gonflette d’égo que la boite qui m’emploie est prête à me concéder. De la prostitution. Ca m’endort. Ca me rassure. Ca me permet de me trouver chic et beau dans la glace quelques instants. Ca me permet de mépriser dans un sourire faux cul tous ceux qui se fringuent mal, qui rament, qui galèrent dans une épave bancale mal chauffée. C’est monstrueux. Je vomis mon absence de culture, mon ignorance crasse, comme cette espèce de prétention de pouvoir parler de tout avec n’importe qui. Oui, mon imposture s’étend bien au delà de mon cadre professionnel. Je suis le passager clandestin de vos vies. J’en sais juste assez pour vous faire croire que je sais tout, pour vous laisser me désirer. Je ne vous permettrai jamais de creuser. La couche de vernis est bien trop mince. Et lorsque je ris ou que je hoche la tête alors qu’on fait une allocution brillante, c’est que je suis déjà perdu et en train de me maudire d’être aussi stupide. J’envie votre classe, vos aptitudes, vos passions, vos talents. J’aimerais comme vous être convaincu, artiste, brillant. Je ne suis qu’une réplique de tout cela. Avec un intérieur en toc. Je me hais d’être malade, de couvrir en mon sein des tumeurs qui doivent croitre et progresser chaque jour un peu plus, bien couvertes par l’ombre imbécile de mon déni, de ma couardise. Je ne fais rien. On va tous crever. Moi le premier. J’ai tellement peur de mourir, ou d’être mutilé, par une ablation, par une chimio. J’ai tellement peur de crever amaigri, a moitié conscient, dans le creux morbide d’un lit d’hôpital. Je conchie surtout mon inertie. Le poids immense de ma paresse et de ma bêtise qui m’empêche d’agir, qui m’écrase, qui m’étouffe. Je n’arrive plus a soulever ma vie, a faire ce que je DOIS absolument faire. Je suis en retard sur tous les plans. Chaque jour qui passe dans l’immobilité accroit ma précarité financière, professionnelle, administrative, physique, mentale. Je ne fais rien. Je me regarde me délabrer, incapable d’agir, incapable de me venir en aide, en me haïssant. J’attends le confort de l’irréversibilité. Le moment de soulagement ou je saurai que tout m’échappe définitivement. Je me gâche. Je me gaspille. Je me noie dans les eaux noires de mon oubli, de ma lâcheté. Je n’ai pas la force nécessaire à faire autre chose que de pleurer en me dissolvant. Je hais ma dépendance à l’amour des autres. Cette drogue vicieuse. Ce miroir indispensable. Bien sur, ma famille m’aime. Mais c’est ma famille. Que je sois prix Nobel ou pédophile multirécidiviste, ma famille m’aimera toujours. Cet amour m’étouffe. Il est utérin. Organique. Chimique. Biologique. Il ne repose en rien sur ma capacité de séduction. Je ne peux pas séduire ma famille. Elle me connait trop bien. Elle connait aussi par cœur la liste sans fin de mes défauts, ma vacuité, mon imbécilité, mon absence totale d’ambition. Et elle m’aime malgré tout. C’est insupportable. Elle m’aime alors qu’elle devrait me détester. Et je me rends détestable. Et ca ne fonctionne pas. Et je m’en déteste d’avantage. Pour le reste du monde, j’aiguise mes armes, je perfectionne mes masques, pour recueillir ce précieux amour que je me refuse a moi-même. Pour pouvoir enfin séduire et être aimé. Allumer moi-même le feu du désir. Etre aimé pour moi, même si je ne suis qu’un simulacre. En dehors de tout lien. Etre aimé pour ce que je suis, ou ce que je parais, ou ce que je prétends être. Cet amour là me satisfait un temps. Puis je déteste l’autre de se laisser berner par un tel mensonge, d’aimer aussi fort un être aussi minable. L’autre finit lui aussi par me renvoyer sans le vouloir le reflet de mon propre mépris. J’atteins le fond. Je n’ai plus rien a quoi me raccrocher dans cette longue chute. Il ne me reste plus rien d’autre que des jouets inertes. Ces temps derniers je demande souvent aux gens que je croise si ils viendront a mon enterrement. Pour voir. J’aimerais tellement que ce soit noir de monde. Qu’on joue de la gratte et qu’on chante en 5 langues. Parfois je me dis qu’avoir une femme et un enfant me permettrait de récupérer mon humanité. D’avoir au moins une raison de vivre, de me battre, ou même de me lever le matin. Mais j’aurai bientôt 35 ans. Depuis ma jeune vingtaine, je m’étais toujours fixé cet âge comme limite ultime a la construction d’une famille. Et voila que je la touche presque du bout des doigts. Seul. Voila ce qui ne va pas. Voila a quoi vous vous exposeriez si vous me posiez franchement la question et que j’osais pour une fois vous donner franchement la réponse. Soyez heureux que je continue encore a faire semblant, c’est beaucoup plus confortable comme ça. Hier, j’ai pleuré toute la nuit. J’ai essayé de me lever ce matin, sans y parvenir. J’ai dormi. Dormi. Dormi encore. Sans m’arrêter. A croire que je pourrais dormir des jours. Des vies entières. C’est tout ce qu’il me reste encore d’agréable. Dormir. Et manger. Je n’ai plus envie de quoi que ce soit d’autre. Le reste, tout le reste, du plus futile au plus utile, me donne envie de pleurer, encore. J’arrive à me donner la force de mentir, de travestir, de cacher la plaie immonde qui infecte toute ma vie. Mais pour combien de temps… Je vais casser. Je vais me briser bientôt. Mes larmes sont sèches a présent. Je suis lucide. Même si à l’intérieur, mes organes pèsent des tonnes. En réfléchissant, je me rends compte de ce qui a déclenché cette déchirure, hier. Une somme d’éléments. J’assume mal le succès (oh combien mérité) de mon petit frère qui vient récompenser son talent comme sa vraie capacité de travail et de focalisation. Il n’y a qu’avec lui que ma famille discute politique ou réseau, plein de fierté dans les yeux. Moi, j’attends de pouvoir placer ma bouffonnerie. Pour qu’on me trouve encore un instant follement drôle. Mais je suis un clown triste, jaloux des acrobates. Les enfants m’adorent mais je suis grotesque. Tout a coup, ca m’a pris a la gorge. Je me suis retrouvé cerné. Par tous ces gens si brillants. Ma mère, professeur émérite, dont le souvenir puissant reste gravé dans la mémoire de toutes ses étudiantes, écrivain brillant a ses heures, redoutablement intelligente et créative. Mon père, chirurgien de haut vol, au long palmarès, aux 13 années d’études, mon frère, Philosophe, juriste, édité, médaillé, réalisateur de documentaires à ses moments perdus, même mes oncles et mes cousins m’en foutent plein la vue, un artiste, l’autre ultra dandy mondain, Public Relation d’un des plus gros clubs de Bruxelles a moins de 19 ans. Et que dire de mes amis, Alfa, comédien accompli, Cugel, boss de PME ambitieux et créatif, Stella, déjà en train de faire sa place dans les sphères feutrées d’un grand parti… Je suis encerclé par tant de gens brillants, par tant de talent. Ca m’a éclaté au visage. Une putain de gifle. Je rassemblais mes mots… et plus personne ne m’écoutait. Par ce qu’en vérité, je n’avais rien a dire. Par ce qu’en vérité, m’écouter est une forme de charité. Je n’ai rien à vous apprendre, rien a vous apporter. Je suis le bouffon en sursis. En dehors d’un regard tendre et d’un peu de compassion, je ne peux plus rien espérer de vous. Par ce que je ne le mérite pas. Par ce que je ne puis rien vous rendre. Par ce que je me hais si fort, que même tout l’amour du monde ne pourra pas compenser cet immense désespoir que je cache depuis si longtemps. J’ai honte par ce que j’ai raté ma vie. C’est statistique. Au milieu de tant de gens brillants, il en fallait bien un qui se plante. Je suis désolé, mais c’est moi. J’ai honte et je m’en hais d’avantage.
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21-01-2008, 17:33:59
Je te retrouve après avoir décroché de ton blog durant la longue période où tu n'écrivais plus. Et la seule question que j'ai envie de te poser après avoir lu ce post, c'est "qu'est-ce qui t'empêche de changer?" Puisque tu as conscience du vide de ton existence et que tu en souffres, qu'attends-tu pour réagir? Pour trouver une direction qui corresponde mieux à ton moi profond et dont tu puisses être fier? Mais surtout ne commets pas l'erreur de mesurer la réussite d'une vie à l'aune d'un CV. Etre un raté, ce n'est pas avoir échoué à paraître brillant comme tous ces gens qui t'entourent et que tu cites en exemple. Etre un raté, c'est être passé à côté de soi-même, avoir été infidèle à sa nature profonde pour quelque raison que ce soit (le fric, la position sociale...). Pas besoin d'être reconnu et admiré pour être en harmonie avec soi. Pas besoin non plus de remplir à toute force son potentiel; où est-il écrit que l'on doive absolument mettre ses talents à profit si on n'en ressent pas l'envie?
Armalite
http://leroseetlenoir.blogspot.com